« Matthieu ! »
L’appel déchira le soir, les bruissements s’égaillèrent comme une volée de passereaux ; dans l’enclos, le cheval étira le cou vers le plateau sombre des conifères, adouci par l’ocre du crépuscule qui caressait dans les creux d’ombre les dernières flaques de neige. La terre exhala un soupir d’humus et de glaise.
« Matthieu ! »
L’enfant émergea des broussailles, brossa le devant de sa veste maculée de brindilles et de terre, sans quitter des yeux la silhouette pétrifiée du cheval ; puis avec un haussement d’épaules, il fit demi-tour vers la maison, confondue dans la pénombre des arbres.
D’une seule pièce, le camp de bois rond se ramassait à l’abri du toit, éclairé des deux fenêtres qui en trouaient la façade et du rectangle de la porte ouverte d’où s’échappaient des éclats de conversation.
– Voyons, sers ! On ne l’attendra pas toute la veillée…, fit une voix d’homme, autoritaire.
D’un bond, Matthieu fut sur le seuil.
– Eh bien, où étais-tu ? l’interpella Onésime.
Le regard courroucé de son père clouait Matthieu sur le pas de la porte, son élan retomba, sans force, devant la puissance des mains plaquées de colère sur la table ; mais les exclamations ravies d’Honoré, le benjamin, qui saluait l’arrivée de la soupe, firent passer sur les visages la crispation d’un fou-rire.
La louche à la main, Élise indiqua à son fils la cuvette posée à côté de l’évier.
– Tes mains, vite, et à table…
L’enfant s’assit à la place laissée libre, en face d’Angélique qui, espiègle, lui toucha la jambe du bout du pied.
– Alors, mon garçon, reprit le père, on passe tout droit l’heure du souper ? Où étais-tu ?
– J’étais à l’enclos… Le cheval est beau, vous avez bien choisi.
– Ah ! c’est ça que tu penses, toi ?…
Il toisa Matthieu qui, écarlate, baissa la tête vers son assiette, mais son œil brillait déjà d’une ironie plus clémente.
– En tous cas, il a l’air d’avoir pris le dessus du voyage.
À la gauche d’Onésime, le fils aîné se carrait dans sa jeune autorité virile. Ses dix-sept ans paraient de bonhomie des traits légèrement empâtés, une bouche sensuelle dont les années n’avaient pas encore estompé la vigueur. Un hiver passé avec son père dans les camps forestiers, loin de la maison, lui conférait un prestige contre lequel Matthieu ne pouvait plus lutter. Toutes ces semaines à partager la camaraderie des chambrées, le froid qui, la nuit, gelait l’eau dans les brocs, les jurons, les tablées exténuées autour du bol de soupe, avaient transformé l’adolescent parti à l’automne en un homme à part entière.
Éd. Robert Laffont, 1996 (Presse-Pocket, 1998 ; Sélection Reader’s Digest, 1998)