(…) Mon passé ne peut être traité comme collection que pour autant qu’il est traité comme ensemble d’éléments clichés, repérés, répertoriés. (…) Ces éléments se présentent à moi, si j’y réfléchis bien, comme des cristallisations partielles, fragmentaires, je pourrais aussi dire des coagulations, de quelque chose de fluide qui les entoure et les imprègne.
Gabriel Marcel, Présence et Immortalité, Journal Métaphysique 1938-1943 (Paris 1959 Coll.10-18, 3-72)
Naissance en 1960, à Thionville (Lorraine)
Il est curieux de constater que mon assumée indifférence pour mon lieu de naissance, quitté à l’âge de trois ans, s’estompe à y regarder de plus près, pellicule sur une fenêtre oubliée, laissée par la poussière du temps et qu’une éponge efface.
L’ancrage à Thionville du jeune couple que formait mes parents n’était pourtant que professionnel. Cela aurait pu être Genève, mais un Responsable de recrutement en avait décidé autrement. Néanmoins, Thionville (ou Diedenhofen), sans cesse ballotée entre l’Allemagne et la France, distante d’une trentaine de kms du Luxembourg, correspond bien à notre histoire familiale. Une succession de petits pas, sur plusieurs générations, un enchainement de destins anodins, de colporteurs chiffonniers et d’ouvriers, brusquement, sur un coup de tête ou pour sauver du jugement des « braves gens » une union légitimée à l’arrache, a basculé en Lorraine, tout juste redevenue française et pour le rester.
La fée qui peut-être s’est penchée sur mon berceau pourrait avoir eu la mine austère prêtée aux gens de l’est, la souplesse d’échine et la capacité de résilience d’un peuple soumis aux conflits des Grands et aux changements de légitimité nationale. Mais aussi l’ouverture d’esprit d’une communauté de cultures diverses brassées par l’exigence des hauts fourneaux et des trains à chaud, sur un fond d’enracinement profond. Ce n’est guère léger, ni frivole, cela peut manquer de fantaisie, mais c’est de la terre qui tient aux semelles, du verbe qui a la densité d’un brouillard sur les larges plaines hivernales, ensoleillées de beauté fugace, à la Christian Bobin. Lorsque jeune adulte, j’entrepris d’explorer ces fameuses usines qui avaient avalé mon père, j’y fus accompagnée d’un Thionvillois convaincu, passionné et amoureux de sa ville. La vie réserve des merveilles à celui qui sait voir la beauté d’une fleur de pissenlit jaillie d’entre les pavés. Sûrement étais-je partie trop jeune, avais-je été trop crédule pour remettre en question le rejet aux oubliettes de cette ascendance, manquant d’éclat sans doute, et en tous les cas, trop humble pour vanter ses racines.
Aussi, ne puis-je me revendiquer d’aucune terre, d’aucun peuple, non sans quelque regret. Se sentir chez soi dans le crépuscule bistre se posant sur un champ d’automne, dans la saveur fondante d’une confiture de mirabelle ou l’amertume d’une bière, les craquètements d’un vol de grues, est une quiétude que j’ignore, forcée et néanmoins ivre de composer ma palette d’appartenances au gré de mes voyages, toujours dans la découverte, dans l’aventure, loin d’Ithaque.
« La joie c’est de n’être plus jamais chez soi, toujours dehors, affaibli de tout, affamé de tout, partout dans le dehors du monde comme au ventre de Dieu. »
Christian Bobin, Le Très Bas (Gallimard, L’un et l’autre, 1992, p. 123)
Enfance à Neuilly-sur-Seine
La Révolution fit de Port Neuilly une ville. Qui a vite perdu la mémoire du fleuve. J’aurais aimé, pourtant, garder en moi l’odeur visqueuse de la Seine, avoir rêvé, enfant, de me cacher dans une péniche, jusqu’à la mer, avoir senti au creux du ventre le poids de la nuit qui descend sur des surfaces opaques… Parfois, en traversant le Pont de Levallois, cette nostalgie m’envahit, sans raison.
Car je n’ai de souvenirs que de trottoirs propres, de portes cochères monumentales, d’escaliers moquettés d’immeubles, d’entrée de boulangerie présentant perfidement ses bonbons à la hauteur d’enfants voleurs. Cette vitrine de tailleur où un chien et un chat dormaient enlacés a-t-elle vraiment existé ? Mes souvenirs sont pauvres : un ami imaginaire, un feu rouge menaçant sur la route de l’école, un obélisque dont la raison d’être me semblait étrangement liée à la fierté que devaient avoir les enfants vertueux d’y déposer une gerbe… La vraie vie était ailleurs, sous un cèdre du Liban et une tonnelle de lierre, dans l’odeur d’une confiture de groseilles. M’a-t-on seulement conté l’histoire de la résistante Madeleine Michelis, éponyme de mon école ? J’aurais pu être émue de son courage et de sa jeunesse, de son exubérance, de sa souffrance et de son engagement. Elle aurait pu être ma mère fantasmée, ma grande sœur, la cousine aînée d’Anne Franck dont l’existence au placard me hantait. Elle aussi était lorraine, de loin, puisque ses grands-parents l’avaient été, venus à Neuilly pour rester français. Elle aimait Martin du Gard et Apollinaire, Stendhal et la revue de la NRF, comme je les aimerais. Elle lisait beaucoup, comme moi, elle testait sa vaillance aux risques encourus, elle sauvait, elle pour de de vrai, de beaux parachutistes et aviateurs anglais. Il ne m’a pas été donné de rêver d’elle, figure inspirante dans mon jeu de marionnettes balinaises. Ou m’en a-t-on parlé, et dans l’ouate d’une enfance ordinaire, n’ai-je pas entendu. Sait-on seulement ce qu’espèrent apprendre les petits enfants ?
Heureusement, il y avait l’exiguë librairie de l’Avenue du Roule, qui débouchait à l’air libre de la forêt canadienne de Pink Lodge, de la garrigue provençale de l’Âne Culotte, ou dans les embruns de la Roche aux mouettes. Mon goût de l’Ailleurs s’y forma, ainsi qu’au contact e des merveilles exotiques apportées par un énigmatique ami japonais, lors de ses visites du jeudi.
Les pays étaient encore séparés par de longues heures de vol et enclos dans leur culture, l’Étranger était encore étrange, le Monde marqué de zones blanches. Le voyage était une prise de risques, autant qu’une promesse d’inconnu, et les petits livres à tirets et à rabats n’avaient pas encore envahis les bacs de littérature enfantine. Ils étaient, ces livres que le jeune homme me lisait avec le plus grand sérieux, encore plus beaux de leurs petits dessins d’écriture que nul, à part lui, ne pouvait déchiffrer pour moi.
Adolescence au Vésinet
Et puis arriva l’automne d’une nouvelle rentrée, et l’éclat crûment orange du petit matin se reflétant dans la Tour Aurore de la Défense, alors que nous filions, à l’aube, vers un nouveau monde.
Une forêt sauvage, vite défrichée, autour d’un castelet en éternel devenir, l’émancipation trompeuse d’une mixité scolaire, vite rabattue en mièvreries belliqueuses, l’adolescence, toujours espérance, et toujours indécise… Le philosophe Alain, cette fois, marquait les lieux de son patronyme.
Un ami, fort instruit et assez raisonnable, me disait hier : « Je ne suis pas content de moi : dès que je ne suis plus occupé à mes affaires ou au bridge, je tourne dans ma tête mille petits motifs qui me font passer de joie à tristesse et de tristesse à joie, par mille nuances, plus vite que ne change la gorge des pigeons. Ces motifs, comme une lettre à écrire, ou un tramway manqué, ou un pardessus trop lourd, prennent une importance extraordinaire, comme pourraient faire des malheurs réels. En vain je raisonne et je me prouve que tout cela doit m’être indifférent ; mes raisons ne sonnent pas plus en moi que des tambours mouillés. Et, en un mot, je me sens neurasthénique un peu. »
Propos sur le bonheur Alain,1928
C’est un patron bien rangé et raisonneur pour qui ne l’a pas lu. J’aurais préféré Che Guevara, que je ne connaissais guère plus, mais ce n’était pas le ton de la région.
Parmi les souvenirs les plus vifs, un rêve : sur les deux plateformes étagées de l’espace de rangement des vélos, des femmes rassemblées en foule. Ou plutôt en deux foules. En bas, des Africaines aux traits sombres, vêtues de boubous éclatants. Légèrement au-dessus, des femmes arabes, aux visages longs, aux mains effilées, enveloppées et encapuchonnées de burnous grèges barrés de brun. Ni parole ni chant, un silence profond, comme en une veillée funèbre. Que me fut-il dit là que, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas compris ?
Vint l’été 76, caniculaire. Nous campions dans le parc d’une maison de maître, occupés le jour à la restauration d’un presbytère, le soir à fomenter des passions adolescentes. J’y perdis la foi, mais y gagnais, dans la rude odeur d’herbe rafraichie par l’aube, un amour inconditionnel et salvateur de la terre. Je m’imprégnais de la nuit, aspirée par les constellations, glissant dans l’immensité du sommeil dont j’émergeais au petit matin rose, humide et odorant. J’y goutais une ascèse inattendue, habitée par la beauté du monde, éthérée d’une perception charnelle de la lumière, de la chaleur qui écrasait les prés et faisait monter des corps des parfums fauve. Je n’ai pas de souvenir de cours d’eau, de bosquets, de chants d’oiseau, juste cette touffeur sur le jaune pâle des foins coupés, le corps saisi et dense qui, au soir, s’abandonnait à la respiration nocturne. C’est de là que ce qui me paraît être Moi est né. Dans une confiance enfantine en la nature, et une défiance intriguée envers l’homme.