
Soutien scolaire à Belo sur mer
Le droit d’espérer
Dans les rues de Tananarive, le jour, la nuit, des êtres vivent, survivent, se débattent avec des destins intraduisibles. Au bord des bacs d’ordures, ils agrègent leurs peurs et leurs désespérances que notre regard frôle mais qui s’enfoncent dans des ténèbres d’humanité où nous ne pouvons pas les suivre. Leurs rêves se dissolvent dans l’alcool et emportent avec eux jusqu’aux derniers parfums de fumée des maisons de leur enfance. Des couples se nouent et se dénouent, des gens s’aiment et se haïssent, des enfants naissent pour n’avoir pas d’avenir.
Dans les rues de Tananarive, il y a aussi des femmes, hier encore enfants, engrossées sans le savoir, dans l’émoi d’un premier amour, l’hébétude d’une ivresse ou une brusque envie de bonheur. Des femmes qui s’avancent dans leur vie sans croire aux lendemains, les pieds englués dans la misère comme dans un macadam gluant. Des femmes pourtant mères, réclamant des enfants qu’elles ne savent pas aimer, mais qu’elles aiment peut-être quand même, avec leur cœur qui ne sait que faire de l’amour. Des mères qui revendiquent leurs petits, couchés la nuit auprès d’elles dans une couverture sale, et qu’elles envoient mendier le jour, parce qu’après tout ils sont leurs, dans ce monde où elles n’ont rien, pas même un coin de matelas où poser la tête, pas un recoin de ville pour disparaître aux yeux des autres.
Dans les rues de Tananarive, il y a aussi des pères, pères de passage, étalons sans pompon qui se demandent peut-être si c’est eux ou un autre, eux qui n’ont rien à tirer de cela, si ce n’est une fierté, pour eux qui n’en ont pas d’autre, d’avoir transmis de la vie, des pères aussi qui auraient bien voulu, qui en parlent encore, qui se font croire que ce n’est pas fini.
Mais surtout, à la lisière de notre conscience qui s’effraie, il y a des enfants. Recroquevillés contre un mur, à côté d’un magasin, avec leurs petites jambes repliées sous eux comme des veaux qui viennent de naître. Ou conquérants, la main tendue, leurs lèvres geignant les phrases qu’il faut dire quand, plantant leur regard dans nos voitures, ils se collent à nos vitres, comme des ventouses, avec leur nez morveux. Courant au côté du passant, un bébé, la tête horriblement renversé en arrière, mal maintenu dans le lamba[1] noué autour de leurs épaules. Et ceux qui ne disent rien, qui attendent, des petits d’avant les rêves, le regard au-delà de notre capacité à voir. Et quelquefois il y a aussi un chien, qui les regarde de ses yeux humides, qui les escorte et se couche à leurs pieds.
Alors, une fois, ce serait l’histoire du Petit Poucet, perdu dans la ville, avec ses cailloux d’or.
Ce serait une histoire de chemins improbables et pourtant croisés, d’enfants perdus et retrouvés, de Centres qui font ce qu’ils peuvent, de policiers soudain vigilants, de réseaux d’amitiés, et de juges qui tranchent, au mieux, au jugé, dans cet enchevêtrement de sentiments et d’intérêts, parce qu’il le faut bien. Et des Petits Poucet qui apprendraient à construire un avenir.
Et dans cette histoire qui berce nos peines maitrisées, il y aurait un chien, un chien qui s’en va, craintif et fidèle, et que des gens recherchent, alors que les pères et les mères se sont hélas noyés dans les eaux usées des sociétés urbaines. Ce chien traverse l’histoire, avec son œil rieur et son trop plein d’amour, et c’est presque trop.
Pourtant, c’est bien ainsi, et il y a des histoires comme ça dont on voudrait préserver la fin.
[1] Sorte de paréo, grande pièce de tissu.
Il était une fois (conversation avec A.)… – 01/02/11