La magie des livres de José Corti

     Plaisir désuet de trancher les pages d’un livre, bruit soyeux de la lame qui s’ouvre un chemin dans une forêt inexplorée…

     Et que de sentiers à parcourir dans ces Entretiens, de Julien Gracq (José Corti, 2002) !

     Il y est beaucoup question de musique, de théâtre. De Jules Verne, bien sûr, de Breton et du surréalisme, de géographie et de paysages en mutation, de la pratique de l’écriture et de l’écrivain qui garde ses mystères.

     Courant sur trente ans, cette série d’entretiens est un partage, de réflexions, de plaisirs de lecture, d’émotions esthétiques, d’analyse de l’évolution de nos sociétés, et venant de l’auteur du Rivage des Syrtes, d’Un Balcon en forêt, de La forme d’une ville (Nantes), de En lisant en écrivant, c’est un privilège.

     « Le lecteur de roman est un homme qui fait crédit… On emménage avec les romans : il y a des passages à vide qui sont parfaitement tolérables, qui peuvent même n’être pas désagréables. (Entretiens, José Corti, 2002, P. 94)
     « Mais par-là, l’écrivain ne peux pas ne pas ressentir en même temps les limitations de la musique. Parfois il a l’impression que l’art des sons, ayant fait naître l’émotion comme peut-être aucun autre art ne sait le faire, abandonne l’auditeur au moment où la parole veut intervenir, pour cerner, formuler, fixer. Elle donne l’idée d’un état encore fluide de l’art, qui suscite l’émotion à l’état de totale disponibilité, et qui l’abandonne au moment où cette émotion voudrait cesser d’être la mer en rumeur, et chercher, en fait d’expression, une terre ferme. Quelque chose comme un art du seuil, en tant que tel incomparable, qui ouvre des portes, mais ne guide guère au-delà, et qui demande comme un complément le passage à un état plus accessible à l’intellection. » (opus cité, P.122)
     « Il m’est arrivé d’écrire, autrefois qu’un grand roman n’était pas la vie, mais il lui ressemblait seulement, dans la mesure à la fois très importante et très incomplète où une cloche ressemble à un chaudron. C’est-à-dire les mêmes formes extérieures, la même apparence, mais l’une utilisée uniquement pour répondre aux exigences pratiques de la vie, l’autre seulement pour en dégager la musique. » (opus cité, P.146)