La ferme africaine, de Karen Blixen, Nairobi (Kenya)

     Out of Africa est un film magnifique. Qui a permis à des millions de spectateurs de connaître le nom de Karen Blixen. Le plus souvent, ils se sont arrêtés là. Et pourtant…

     La maison de Karen Blixen au Kenya est d’évidence. Son ombre est là, quelque part, dans l’une de ses pièces aux parquets de cèdre, dans sa chambre au lit dressé d’une moustiquaire, dans la salle à manger avec ses bow-window donnant sur le parc. Si l’expansion de Nairobi, démesurée et chaotique, s’étend maintenant jusqu’à « La ferme », il règne néanmoins sur le parc, très bien entretenu, une tranquillité où les rêves peuvent remonter à la lumière du ciel d’Afrique.

     Le film ne trahit rien, il est simplement « à côté », comme bien souvent les adaptations d’un texte en images. La trajectoire de cette Danoise tourmentée, confrontée à la magnificence de l’Afrique et à l’immense horizon d’humanité qui s’offrait brusquement à elle, sonne juste ; son attente insatisfaite d’un amour qui cette fois ne l’abandonnerait pas, également.

     Bien sûr, les visages de Meryl Streep et de Robert Redford contribuent grandement à rendre ce film émouvant et mémorable. Les vues d’avion survolant un troupeau de buffles ou un envol de flamants roses aussi. Et ses moments de bivouac, dans l’habituel luxe de l’époque où le campement sauvage n’excluait pas – il y avait du personnel pour cela – le vin servi dans des verres en cristal, et les tenues soignées pour venir dîner. Quel spectateur n’a pas senti son cœur se serrer à ces mots, repris textuellement :

« Lorsque mon cœur évoque l’Afrique, je revois les girafes au clair de lune, les champs labourés, les faces luisantes de sueur pendant la cueillette du café. L’Afrique se souvient-elle encore de moi ? Est-ce que l’air vibre sur la plaine en reflétant une couleur que je portais ? Mon nom intervient-t-il encore dans les jeux des enfants ? La pleine lune jette-t-elle sur le gravier une ombre qui ressemble à la mienne ? Les aigles du Ngong me cherchent-ils parfois ? » (P. 70)

Karen Blixen, Coll. Karen Blixen Museum, Rungstedlund

     Comme l’héroïne l’exprime, et comme l’auteure le souligne dans La Ferme africaine, ce temps-là a disparu, était déjà en train de disparaître au moment où celle-ci le vivait.

     Ces sentiments de liberté, d’aventure, de découverte de soi face au danger, sont maintenant, la plupart du temps, encadrés, organisés, tarifés. Il est bien difficile d’imaginer Karen Blixen en pantalon North Face…

     Le livre, par ailleurs, nous parle d’une voix bien plus contemporaine. Sans doute parce que la femme qui s’y exprime est âgée, racontant un vécu qui pour elle aussi est d’une poignante nostalgie. Mais pour un lecteur ayant lui-même connu cette immersion dans un monde culturel et environnemental au départ totalement inconnu, le ton est éloquent.

      Lorsque Karen Blixen relate ces moments de partage avec ses amis, Berkeley Cole et Denys Finch Hatton, avec, au-delà des murs de la maison, au bout de la terrasse où ils partagent un verre de whisky, le monde africain, avec ses hommes et ses odeurs, cela résonne, avec le même écho intérieur que le chant d’un coq, dans la quiétude de l’aube d’un village malgache.

« Il y avait des moments à la ferme où, dans le profond silence du soir, lorsque les minutes tombaient une à une de l’horloge – on eût dit que la vie s’écoulait avec elles – on souhaitait passionnément, devenir fou, ou retrouver un autre Blanc à qui parler. Mais je puis dire que j’ai toujours eu, quant à moi, le sentiment réconfortant de la présence discrète et silencieuse des indigènes qui m’entouraient et dont l’existence se poursuivait parallèlement à la mienne, mais sur un autre plan. Un écho entre nos deux mondes nous unissait ; il y avait aussi le grand lien de la ferme à laquelle nous appartenions tous. »  (P. 23)

     

Certes, Karen Blixen était de son temps, et sa compréhension des Kikuyus, des Masaïs, des Somalis, qu’elle côtoyait au quotidien, peut donner lieu à critique depuis notre époque moralisatrice. C’est oublier qu’elle allait bien au-delà de ce qui était d’usage dans cette colonie anglaise bien-pensante ; elle avait l’intuition et le respect de leur différence, la conviction du lien privilégié qu’ils avaient avec leurs terres.

« La notion de droit est en Afrique très différente de ce qu’elle est en Europe, et il est malaisé de saisir le point de vue d’un continent opposé au sien.

Les Africains ne connaissent qu’un moyen pour rétablir l’équilibre changeant des circonstances ; c’est d’évaluer et de payer le préjudice causé. Comme l’eau qui afflue là où le niveau baisse, ils cherchent à combler les trous que le destin creuse ; les motifs d’un acte ne les intéressent aucunement. » (P. 86)

« C’est un don qu’ont les Nègres de pouvoir se transformer à volonté en matière inanimée. Il suffisait d’un mot ou d’un geste de Kinanjui pour que la flamme fût attisée. Il se contenta pour l’étouffer de la regarder : art qui n’est certes pas à la portée de tous, mais Kinanjui avait l’âme d’un chef. » (P. 133)

     Cette expérience de l’Humanité, peu rendu dans le film, dans le double sens d’être enchâssé dans cet univers de faune et de flore, de reliefs et de vents, d’attente de la pluie et d’éclaboussement d’étoiles, mais aussi, d’être intimement lié à l’Autre, homme, enfant, femme, dans ses joies, ses fêtes, ses maladies, ses espérances, l’a marquée d’une manière fondamentale, comme il ne peut que marquer ceux qui ont la chance de la vivre. Il y a un avant et un après l’Afrique, un avant et un après pour celle qui revint au Danemark veuve d’elle-même, ne parvenant à vivre ensuite qu’en écrivant.

     Car Karen Blixen n’a pas été l’auteure d’un seul livre, ni la femme des seules émotions de La ferme africaine. Ce qu’elle avait commencé jeune, et poursuivi après son séjour de 17 ans au Kenya, est d’une autre veine, et pourtant, alimenté d’une manière sourde et continue par la révélation de ce qu’elle souhaitait être.

     Si Le Festin de Babette est mieux connu, là aussi grâce à un film (de Gabriel Axel), ses contes énigmatiques et baroques (Sept contes gothiques, Contes d’hiver) sortent généralement de la lumière des projecteurs. Vieillissante, elle se vantait qu’Hemingway lui avait rétrocédé symboliquement son prix Nobel. Mais elle demeure un écrivain mal connu, masquée par la figure emblématique de Meryl Streep.

     Pourtant, il y a, dans Contes d’hiver notamment, des complexités, des zones d’ombres, des énigmes, qui en disent long sur le talent de cette femme, son intelligence, son sens des mots, des situations justes jusque dans leur ambiguïté. Les déchirures (celle du suicide de son père notamment), les aspirations déçues, la qualité de percevoir des forces au-delà des apparences du réel, son élitisme social, s’y font jour, et nous parlent d’une voix puissante.

« Sois-en persuadé, mon neveu, c’est notre affaire, notre responsabilité à nous, qui avons reçu l’héritage du passé, et qui savons que notre nom, notre sang, continueront à vivre pendant les siècles à venir. Ces humbles paysans, dont la vie ne fait qu’un avec celle de la terre, et dont tu as parlé avec tant de fervente sympathie, à quoi leur servons-nous, s’ils ne peuvent se fier à nous pour veiller sur le bien commun, non seulement d’aujourd’hui, mais de demain ?

            Tu vois bien, mon neveu, que si toi et moi avons quelque peine à voir les choses sous le même angle, entre mes gens et moi, il existe une compréhension réelle. Peut-être Anne-Marie penserait-elle que j’attache peu d’importance à son exploit, si maintenant, à la onzième heure, je l’annulais par une parole nouvelle. A sa place, c’est ce que je penserais. » (P. 361)

     Dans Le champ de la douleur, c’est une vieille paysanne qui pour sauver son fils répondra au défi insensé du maître de faucher à elle seule, en une journée, un vaste champ de seigle.

« Se sentant perdre l’équilibre, et voyant l’eau glacée autour de ses chevilles, Peter enlaça Rosa dans un élan spontané et la serra contre lui. En cet instant suprême, la sensation inconnue de perdre pied se confondit pour lui avec la douceur, inconnue aussi, de ce corps collé contre le sien.
Rosa appuya son visage au cou de Peter et ferma les yeux. Le courant était fort ; ils furent emportés dans les bras l’un de l’autre, en quelques instants.
» (Pp. 319-320)

     Dans Peter et Rosa, c’est l’inéluctable finalité d’un amour qui s’éveille entre deux jeunes cousins, l’un rêvant de partir sur les mers, l’autre de perpétuer la tradition.

« Axel comprit, tandis qu’il tenait respectueusement le parapluie, puisqu’il était en livrée, que le propriétaire de l’esclave est lié à l’esclave par des liens plus forts que la mort et plus cruels que ceux de la tombe. L’esclave tient entre ses mains la vie de son maître comme Axel tenait le parapluie de Mizzi. Mizzi aurait pu trahir Axel Leth, elle lui en aurait voulu, mais, dans sa colère ou sa tristesse elle restait la même personne. En revanche, son existence même dépendait de la loyauté et du dévouement de Frantz, son serviteur. Si elle n’avait pas été sûre à tout moment que Frantz accepterait de mourir pour elle, elle n’aurait pu vivre. » (P. 118)

     Dans Les irréductibles propriétaires d’esclaves, c’est la relation ambivalente qui liait le maitre et le serviteur, sans qu’aucun ne puisse s’en extraire ni la renier.

     La personnalité de Karen Blixen, son apparence fantomatique et ses maquillages lunaires de vieille femme, en ont dérangé plus d’un, à commencer par Bernard Pivot, peu à l’aise avec les femmes d’exception. Elle ne fut guère heureuse, même au Kenya où les fulgurances de certains jours, de certaines nuits, ne pouvaient effacer les chagrins d’un mariage traitre, d’une ferme endettée, de récoltes improbables, d’une syphilis qui la rongeait, d’un amour trop possessif. Mais l’aurait-elle été qu’elle n’aurait sans doute pas écrit de si fortes pages, qui nous suivent, pareils aux contes de notre enfance, remodelant notre vision du monde.

Karen Blixen (1885-1962)