Être à l’affût, être en silence, être parmi, être…

Au spectacle du Chant des forêts, de Vincent Munier, à l’écoute du claquement de bec du Grand Tétra ou des trilles du Troglodyte mignon, me remontent en mémoire d’autres bruissements de forêts, d’autres grincements d’arbres, les cacardements des bernaches traversant le ciel d’automne québécois.

Il fallait partir tôt, alors que le jour n’était encore qu’un vague éclaircissement à l’est. Les habits chauds pesaient, le sac, le sommeil aussi, entre les yeux. Marcher sans parler, déjà à l’écoute, sur le qui-vive.

Traverser un lac en économisant les bruits, le raclement de la pirogue sur la berge, le chuintement de son glissement dans l’eau, le froissement de la pagaie en troublant la surface. 

Marcher seul en sentant la respiration monter au visage, le corps s’échauffer, les yeux qui fouillent la mousse, la boue des rives, l’écorce des troncs, l’extrémité des branches[1]

Sortir définitivement du sommeil, dans une joie physique, pleine. Le site de l’affût est fixé depuis longtemps, une plateforme construite dans la fourche d’une grosse épinette. Dans le brouillard de la nuit qui s’exhale sous les premières lueurs du jour, tenter le cri d’appel, entre les mains ou dans le cornet d’écorce, au bord de l’eau.

Monter à l’échelle rudimentaire, encombré par le sac, les vêtements épais. S’asseoir, en cherchant dès le début la bonne position.

[1] Le monde sauvage est un « monde invisible, mais qui laisse des traces » (Michel Munier).

Alors commence l’attente… Ou plutôt l’Être là. N’être qu’écoute, du moindre son, d’une oscillation de branche, d’un frémissement d’eau, d’un grattement contre l’écorce résineuse, du vent qui se lève ou s’étouffe. En premier, c’est le silence, opaque, lourd, à peine troublé par quelque crispation végétale. La respiration même est retenue, trop sifflante, odorante. Le moindre mouvement fait crier l’étoffe et retentit comme un éternuement dans une nef. Car « cela » guette, tout est figé, des yeux sont agrandis d’effroi, les petites oreilles tendues, les museaux émergeant à peine des tanières, les becs immobiles… Seuls les oiseaux migrateurs, très haut, fendent le ciel de leurs cris de ralliement bouleversants. Ou une mouche à orignal, têtue, qui zonzonne, menaçante.

C’est alors comme un long soupir, inaudible. La vie reprend, ayant oublié l’intrus, le vivant poursuit son existence intrinsèque, les fourmis trottinent ou fourragent, les oiseaux cherchent pitance, les truites montent gober à la surface du lac, une grenouille croasse, les branches s’entre-frottent, les troncs grincent en oscillant dans le souffle du vent.

Le temps s’écoule, cela n’a plus qu’une importance intermittente. L’esprit vagabonde, puis reprend sa vigilance, pour un son, une variation de couleur, une forme, qui donnent l’alerte. Ce n’est rien souvent, et lorsque ce n’est pas rien, c’est étrangement inattendu.

L’affût permet d’observer l’intimité d’un monde dont nous avons perdu le naturel accès. Écouter ses murmures et ses souffles, ses silences habités, s’attacher à une fragrance qui nous paraît nouvelle, au-delà du parfum d’homme qui monte du col entrouvert, remarquer, au fil des heures, au fil du jour qui croît puis décline, les changements de teintes, de luminosité, de reflets à la surface de l’eau. Sourire du patient guet de l’araignée, sur sa toile qui frémit à la brise. S’oublier humain pensant, (re)devenir parcelle de ce monde comblé de vies, se ressentir mortel dans la quiétude d’un univers en constante transformation.

Les forêts cinématographiques de Munier sont denses d’apparitions, de beautés captées, de mélodies révélées. Il ne peut en être autrement, pour parler au spectateur. Mais l’invitation à la patience de l’écoute, l’incitation à ralentir, pour mieux partager, s’entendent, au-delà des images esthétiquement parfaites, des sons amplifiés par les techniques modernes.

Le ressenti intime de l’affût, l’émotion, bouleversante, d’une apparition animale si longtemps guettée, est une méditation totalement personnelle. Mais que le film Le Chant des forêts incite à explorer, au-delà de ce Beau qu’il nous donne à voir.