Exposition L’empire du sommeil, Musée Marmottan, 2026 Huile sur toile – Petit Palais
Dans les rues de Tananarive, le jour, la nuit, des êtres vivent, survivent, se débattent avec des destins intraduisibles. Au bord des bacs d’ordures, agrégeant leurs peurs et leurs désespérances s’enfonçant dans des ténèbres d’humanité où nous ne pouvons pas les suivre. Leurs rêves se dissolvent dans l’alcool, oublient jusqu’aux parfums de fumée des maisons de leur enfance. Des couples se nouent et se dénouent, des gens s’aiment et se haïssent, des enfants naissent pour n’avoir pas d’avenir.
Dans les rues de Tananarive, il y a des femmes, hier encore enfants, engrossées sans le savoir, dans l’émoi d’un premier amour, l’hébétude d’une ivresse ou une brusque envie de bonheur. Des femmes qui cheminent sans croire aux lendemains, les pieds englués dans le macadam gluant de la misère. Des femmes pourtant mères, réclamant des enfants qu’elles ne savent pas aimer, mais qu’elles aiment peut-être quand même, avec leur cœur qui ne sait que faire de l’amour. Des mères qui revendiquent leurs petits, couchés la nuit auprès d’elles dans une couverture sale, et qu’elles envoient mendier le jour, parce qu’après tout ils sont leurs, dans ce monde où elles n’ont rien, pas même un coin de matelas où poser la tête, pas un recoin de ville pour disparaître aux yeux des autres.
Dans les rues de Tananarive, il y a aussi des pères, pères de passage, étalons sans pompons, eux qui n’ont rien à tirer de cela, si ce n’est une fierté, pour eux qui n’en ont pas d’autre, d’avoir transmis de la vie, des pères aussi qui auraient bien voulu, qui en parlent encore, qui se font croire que ce n’est pas fini.
Mais surtout, à la lisière de notre conscience qui s’effraie, il y a des enfants. Recroquevillés contre un mur, à côté d’un magasin, avec leurs petites jambes repliées sous eux comme des veaux qui viennent de naître. Ou crânement conquérants, la main tendue, lèvres geignant les phrases qu’il faut dire quand, plantant le regard dans nos voitures, ils se collent à nos vitres, avec leur nez morveux. Courant au côté du passant, un bébé sautillant dans le lamba[1] noué autour de leurs épaules, la tête renversée en arrière. Et ceux qui ne disent rien, qui attendent, des petits d’avant les rêves, le regard au-delà de notre capacité à voir. Et quelquefois il y a aussi un chien, qui les regarde de ses yeux humides, qui les escorte et se couche à leurs pieds.