Départ de Tananarive, le long du By-pass

Dans la turbulence urbaine du jeune matin, des enfants partent à l’école dans leurs petites blouses d’uniformes. Brunes, rose, vertes… Certains sont seuls, d’autres par petits groupes – le trottoir, s’il y en a un, n’est pas large. Des garçons crânent et s’agitent par sautillement, des filles bavardent avec animation. D’autres sont tenus, tirés, par la main d’un parent, d’un gardien, d’une nénène, à califourchon sur un cadre de bicyclette, coincés entre ventre et dos sur un scooter, juchés sur la rondeur d’un réservoir de moto… Des tous petits, qui trottinent, enveloppés dans leurs blouses comme des bonbons acidulés, derrière le grand pas d’un adulte, ou portés sur le dos, comme celui-là, par une femme en sueur… Ils balancent en bout de bras des gourdes fluo, sont sanglés de sacs à dos en plastique arborant de grossiers visages en relief de films d’animation. Ils rient, babillent, ou au contraire, avancent concentrés, volontaires.

Tout autour, la grisaille de vacarme de la grande avenue. Les odeurs grasses de pots d’échappement, les taxi-be bringuebalant – un passager chargé en hâte sur le marchepied -, les 4×4 aux soupirs pneumatiques et aux vitres fumées, motos et scooters, pétaradant, rageurs, taxis d’un autre âge, pousseurs de carriole, ahanant, porteurs d’eau, une femme, bien mise, tentant de traverser… Les magasins ont envahi les bordures, rideaux de fer baissés à cette heure. Les échoppes en bois commencent à se garnir de leurs étalages, des gargotes de plein air servent des petits déjeuners furtifs, des maisons se bâtissent sans respiration, hérissées de longues tiges de bois en guise d’échafaudage. L’abondance de hauts fûts en plastique bleus, de réservoirs blancs corsetés d’aluminium, de bidons jaunes témoignent des pénuries d’eau, les amoncellements de pièces mécaniques racontent la débrouille et les moteurs à bout de souffle. 

Plus loin, les dernières rizières résistent aux remblaiements, quelques zébus broutent l’herbe rase des talus, des canards se lustrent les plumes, sur un surplomb de terre noire. 

En ces marges d’une ville qui gonfle sans retenue comme un pâte livrée à elle-même, vont ces lutins graines de vie, dans un temps qui n’appartient qu’à eux.

Le matin leur est frais, sur lequel se referme leur petit poing, tout leur est histoires et imaginaire, le chemin vers l’école sans doute plus précieux que l’école, sentier d’Indiens, chemin d’aventure… La ville vorace, engloutissant les êtres adultes, corps et esprit, jusqu’au crépuscule, dans le fleuve tumultueux du temps, dans l’obsédante indifférence de la promiscuité, les laisse pousser, pissenlits entre les pavés, petits fody écarlates qui volettent dans les arbres rescapés.

Sur les trottoirs ou ce qui en tient lieu, les enfants qui vont à l’école sont pareils à des ballons aux couleurs pastel dont la ficelle est maintenue fermement.