Roman de l’École du Montana ? Roman western ? Roman d’aventure ?…
La Captive aux yeux clairs n’est rien de tout cela, même si ces qualificatifs ne sont pas déplacés pour en parler, sans néanmoins en révéler l’extrême richesse.

Publié aux États Unis en 1947, passé inaperçu en France quand bien même le second titre de cette saga, Oregon Express, fut célébré par le prestigieux Prix Pulitzer de la fiction (1950 – avant Le Vieil Homme et la mer, d’Hemingway, et Parabole, de William Faulkner), sa singularité semble s’être dissoute dans le succès de son adaptation en 1952 par Howard Hawks (titre éponyme, avec Kirk Douglas et Dewey Martin). Pourtant, si le film frappe par ses partis pris originaux dans le registre des westerns, il perd au passage de la caméra la puissance de ce roman d’initiation et d’hymne à la Nature que Walden ou la Vie dans les Bois (Henry David Thoreau) saura magnifiquement interpréter 7 ans plus tard.

Sans doute mon expérience de vie (en Grande forêt québécoise, puis à Madagascar) me fait-elle lire certains passages descriptifs avec une lucidité émerveillée, et suis-je plus sensible à l’arrière-plan d’inter-culturalité, mais ce roman est indéniablement un texte puissant.

L’intrigue est assez linéaire, s’attarde sur des moments, des paysages, au gré d’événements dramatiques superbement écrits (l’imminent naufrage du keelboat, une soirée dans un Campement, la lente agonie de la faim…). Le fil central est l’évolution géographique et personnelle de Boone Caudill, au caractère ténébreux, jeté sur les routes de l’Ouest à l’âge de 17 ans après une altercation avec son père qu’il laisse pour mort. Il espère, dans son rêve fantasmé d’aventure, y retrouver son oncle, devenu Moutain man, comme étaient désignés à l’époque les premiers trappeurs et aventuriers du Grand Ouest.

« L’oncle Zeb était le frère de Ma, il avait fichu le camp dix ans plus tôt pour chasser dans l’Ouest. Il avait combattu contre les Indiens, tué des bisons et entrepris de nombreuses expéditions lointaines dans des contrées où vous pouviez ne pas rencontrer un autre être humain pendant un an, ou bien un Peau-Rouge, et dans ce cas vous vous jetiez à terre, vous rampiez et vous lui sautiez dessus.
La seule fois où l’oncle Zeb était revenu dans le Kentucky pour leur rendre visite, il portait une tenue de daim, noircie par la graisse, le sang et les feux de camp ; il sentait la fumée, le musc et l’alcool, et quand il racontait où il était allé, c’était presque comme un discours.
Il s’exprimait d’une voix puissante en agitant les bras, il parlait de la liberté comme si c’était une chose que l’on pouvait soupeser. » (P.26)

Sur son chemin de fuite, il se lie d’amitié avec Jim Deckins, personnage joyeux et débonnaire, qui s’embarque dans l’aventure comme on s’engage dans l’armée, pour vivre « autre chose ».

À Saint Louis, ils intègrent l’équipage du Maiden, keelboat dirigé par le Français Jourdonnais, qui projette de faire commerce, plus ou moins légalement, dans les provinces de l’Ouest, fourrures contre whisky, farine, et biens de première nécessité, pour répondre aux besoins des premiers colons qui tentent de s’installer dans des territoires encore tenus par les Indiens.

L’expédition est rocambolesque, haute en couleurs par l’hétérogénéité des participants (très bien rendue dans le film éponyme), dans un défi permanent pour remonter le Mississipi et échapper aux agressions indiennes.

« Le Missouri bouillonnait. Il débordait de son lit, gloussait au milieu des saules et des peupliers. Il creusait les falaises et attaquait la rive. De larges portions de terre avaient glissé dans l’eau ou s’étaient écroulés, avec de lents éclaboussements que le courant saisissait, entraînait et perdait dans sa propre précipitation. Des arbres tombaient quand les rivières cédaient, comme au ralenti tout d’abord, puis plus vite, dans le vacarme de l’air déchiré ; ils se couchaient dans l’eau, encore accrochés à la rive dévastée, formant des barrages contre lesquels venaient s’entasser les objets flottants. La rivière heurtait ces obstacles, les escaladait en cherchant les points faibles, ou faisait demi-tour et les contournait, retrouvant sa course dans une explosion d’écume. A l’intérieur du lit, le courant montait, tel le dos d’un serpent. Le Missouri était une rivière diabolique, un mur mouvant qui se dressait devant le Mandan, se brisait autour du bateau et se dressait de nouveau ; ce n’était pas une rivière, mais une gigantesque masse d’eau libre qui descendait des montagnes en bondissant et traversait furieusement les plaines, impatiente d’atteindre la mer. » (P. 141)
L’espoir du Capitaine est de pénétrer en territoire blackfoot, encore « inexploré », avec comme élément de négociation une jeune Indienne, fille de Chef, la Captive aux yeux clairs (gris bleus, la couleur du plumage de l’oiseau). Ce n’est qu’une adolescente, que Boone cherche d’abord à protéger, pour s’y attacher au point de la chercher durant plusieurs saisons, alors que le Mandan a péri, ainsi que tout son équipage, à la suite d’une attaque d’une autre bande indienne. Ses amis, Jim et le trappeur Dick Summers (qui sera le héros des tomes suivants), le suivent, chassant et trappant tout au long de ce voyage qui leur fait traverser les provinces du Wyoming et du Montana, rejoints à un moment par Pauvre Diable, un Indien simplet que Boone adopte, tel un frère handicapé. Ils retrouveront la jeune fille, miraculeusement réchappée de l’épidémie de petite vérole qui a quasiment décimé sa tribu, comme elle a entraîné l’extinction de bien d’autres peuples indiens d’Amérique et d’Amérique du sud. Loin de la romance, un peu mièvre et stéréotypée, du valeureux Blanc et de l’indomptable Indienne, avec son Happy End, que donne à voir le film, la relation entre Teal Eye et Boone a la complexité des amours interculturelles, ses magies et ses zones d’ombres, dans un contexte homme femme qui n’a pas été encore visité par le féminisme.
 
« C’était une des choses qu’il aimait le plus chez (Teal Eye) : elle ne discutait pas. Quoi que puissent dire ses yeux, son visage ou ses mains, cela ne sortait jamais de sa bouche. Il disait ce qu’il pensait, et voilà, sans avoir à s’inquiéter. Cela évitait pas mal de soucis » (P. 409)

L’histoire pourrait s’arrêter là, alors que Boone pense devenir lui-même indien, y puise bonheur, sérénité, apaisement. Mais nul ne peut échapper totalement à sa culture. Le prétexte est une mission, plutôt insensée, proposée par Jim : emmener un homme d’affaires (au sens premier du terme) définir le tracé de sa future route de commerce, via le col de la Marias (1588 m d’altitude). , Col du Montana, qui sera « découvert » en 1889 pour y faire passer le chemin de fer.
L’affaire tournera mal, ce qui n’étonnera pas le lecteur, tant il y a dans La Captive aux yeux clairs, une nostalgie poignante pour les Paradis perdus.

« Du haut du canyon, on pouvait contempler les avant-monts et, au-delà, les plaines jaunes qui miroitaient sous le soleil du début d’hiver. (…) C’était un monde immense, un monde de hauteurs, de profondeurs et de distances qui dépassaient l’imagination. On avait envie de se réfugier en soi, comme une tortue. (…) L’âme humaine était poussée vers les extrêmes, elle aussi. La veille, elle s’était envolée, se sentant libre et sauvage, tellement insignifiante au milieu de cette immensité qu’elle échappait au regard et à la colère de Dieu. Mais la nuit précédente, tandis que l’obscurité infinie se refermait, elle était rentrée au nid comme un oiseau, sentant autour d’elle le redoutable pouvoir et la gloire de Dieu. » (P. 411)

A.B. Guthrie dédie ce premier tome de la série Blue Sky à son père. Celui-là qui, alors que l’enfant n’avait que quelques mois (1901), entraina toute sa famille de l’Indiana vers la Californie, alors vue comme une terre promise. Ce monde meilleur s’avèrera plus rude qu’il ne pouvait l’imaginer – sur leurs 9 enfants, seuls 3 survivront.
Cette nostalgie tendre éclaire tout le livre, mêlant attrait puissant et vénéneux de l’aventure, immensité magique et tragique de la Nature, réalisme devant les ambiguïtés de l’âme humaine. Et, comme le fleuve Missouri que s’efforcent d’apprivoiser les keelboat d’Andrew Henry en 1822-1823 (expédition qui semble avoir beaucoup inspiré l’auteur), l’avancée inexorable du Temps dépossède les hommes du meilleur d’eux-mêmes au nom de la modernité.
Guthrie aurait dit (selon Bertrand Tavernier) : « Je veux être incinéré et j’aimerais qu’on inscrive sur ma tombe : J’ai fait de mon mieux ». Je n’ai rien lu de ses romans policiers ni vu les films dont il fut scénariste (dont le fameux Homme du Kentucky, avec Burt Lancaster), mais ce premier tome est magistral et donne fortement envie de lire La route de l’Ouest.

Biographie et Bibliographie
A.B. Guthrie Jr (1901-1991) est un écrivain américain, reporter et scénariste.
Originaire de l’Indiana, il vivra enfant dans le Montana, puis en Californie, avant d’entamer des études supérieures à Washington et à Seattle, pour obtenir son diplôme de journalisme dans le Montana.
Reporter, rédacteur puis éditeur du Lexington Leader du Kentucky durant 21 ans, il est lauréat, en 1944, du Prix Nieman de l’Université Harvard qui consacre son travail de journalisme, alors qu’il vient de publier un premier roman, policier, Murders at Moon Dance. Il y bénéficie d’une bourse en écriture et est alors remarqué par son professeur Theodore Morrison, qui l’encourage à se consacrer entièrement à la fiction. Il entreprend durant cette année la rédaction de The Big Sky, publié en 1947, puis The Way West avec lequel il gagne le prix Pulitzer de la fiction (1950).
En 1952, il devient écrivain à part entière et s’installe dans le Montana, soit à Choteau (où il a passé son enfance et qu’il considère comme son point d’ancrage), soit à Great Falls.
Il poursuit la veine des romans dits de l’Ouest, écrit plusieurs romans policiers, des adaptations de The Big Sky pour la jeunesse, et signe deux scénarios : Shane (1953, Georges Stevens, avec Jack Palance), et The Kentuckian (1955, Burt Lancaster, avec Dianne Foster), ainsi que de la poésie.
La Captive aux yeux clairs ne sera traduit en français qu’en 2014.

Autres titres traduits en français

La Route de l’Ouest (Actes Sud, 2014)
L’Irrésistible Ascension de Lat Evans (Actes Sud, 2017)
Retour de bâton (Gallimard Série noire, 1994)
Le produit d’origine (Gallimard Série noire, 1996)
Les loups sont innocents (Gallimard Série noire, 1981)