Marcher, trouver son souffle, faire confiance au corps qui répond, oublier quelques heures le temps qui passe, qui vieillit, qui pèse.
Sentir la poussière de latérite rouler sous les semelles, avoir le pas sûr.
Percevoir sa respiration, la sentir tracer sa voie aux poumons, au cœur.
Jouir de la fraicheur de la brise des crêtes sur le front, le cou, en sueur.
Dans un large creux de plaine, des rizières fraîchement repiquées se découpent, à la patiente espérance, du vert cru de la première pousse. S’étageant en mosaïques sur les flancs des collines, les carrés de terre grasse, en blocs taillés à l’angady, en attente de l’eau, puis du patient travail des femmes aux dos courbés. Des villages éparpillés miroitent de leurs toits de tôle chapeautant les murs d’argile rouge. Plus haut encore, le persistant velours moiré de la savane sèche couvrant les sommets, ponctuée de rares touffes vertes.

Les algorithmes, en écho des dates de naissance, envoient en rafales cours de gymnastique sur chaise ou de tai-chi pour cacochymes, remèdes miracles pour l’apnée du sommeil, recommandations pour garder son cœur vaillant, citations de vieilles stars épanouies dans leur sérénité de grand âge. Peu d’évocations de l’inconfort moral de la performance altérée, de la gêne d’admettre un corps qui trébuche et d’une moindre finesse des perceptions, quand les « peut-être » deviennent des « quand même ».
Les retraités heureux de l’Occident vont et viennent, s’activent, s’engagent, vantent leurs occupations multiples. Ce n’est pourtant pas cela qui les fait à la fois briller et vaciller, tel une flamme de bougie. L’évocation de leurs maux, leurs genoux, leur cœur, leurs artères, dit aussi qu’ils ont peur, peur de ne plus être « assez », peur de perdre un peu plus, terreur d’avoir, bientôt, à négocier leur indépendance.
La sueur coule entre les omoplates, brille sur le front, les mains sont lourdes au bout des bras.
Qui dit le lent cheminement de l’acceptation, la mystérieuse alchimie qui tâtonne pour transmuer les renoncements en sagesse ? Qui dévoile le chaos des injonctions de notre monde, qui nomme vintage ce qu’on peut acheter ?
La fatigue fluctue, plus imprévisible qu’un vol de moustique à l’intérieur d’une moustiquaire, plus certaine que le flux apparemment inépuisable de la jeunesse.
Le plateau est atteint, la vallée se dévoile de l’autre côté de la crête, quelques acacias de reboisement assurent un peu d’ombre au faîte de leurs troncs crevassés.
Ce ne sont que tracés de chemins, parfois sinueux parfois larges, un jeune homme en vélo brinquebalant nous dépasse, un gros goana jaune sur le porte bagage.
Hier encore, la vie était projets, attentes, rebondissements. Nous disposions du monde, il parlait notre langue, nos aînés demandaient protection et nous leur accordions, le cœur ému, remerciements et pardons. Ils nous indiquaient la route, sans insister, la voix faible, les yeux humides.
Les murs de tamboho se fissurent, terre rouge de latérite qu’aucun esclave n’a piétinée et qui entourent une parcelle aux tombeaux silencieux.
Ce village garde ses toits de chaume, ses portes au soleil couchant, ses poules éthiques sautillant entre les débris de paille. Des enfants jouent dans la poussière avec leurs simulacres de charrette.
Un jeune homme est assis dans la lumière nuageuse de l’après-midi, sur un petit banc, devant une vaste étendue soigneusement étagée de rameaux, aux ombelles d’un blanc crème. D’un geste sûr mais sans hâte, il en saisit les tiges une par une, frappe les inflorescences sur une pierre pour en faire tomber les graines. Semences de salade, pour la saison prochaine. A se côtés, une radio solaire diffuse doucement une mélopée malgache.
Nous aimerions savoir vivre là, s’absorber dans la lumière douce de l’après-midi qui atténue la touffeur du jour. Nous aimerions laisser les poules sautiller entre nos souvenirs, les enfants imaginer un avenir qui ne sera plus le nôtre. Nous aimerons ces journées paisibles où rien ne se passera que la lueur du charbon incandescent montant sous les marmites et le parfum de l’eau du riz qui mousse.
Les lourdes masses des zébus blancs et noirs font relief sur les étendues de culture, où des tumulus de terre grise s’espacent entre les godets verdoyants, pareils à un vaste moule à mokary, certains déjà surmontés de tiges feuillues de manioc ou de haricots. La pluie viendra bientôt, grisant les nuages courant en flocons cotonneux dans le ciel clair.
Demain, nous n’aurons plus la force et d’autres marcheront sur le même chemin, repensant leur vie autrement. Demain, nous ne serons plus ces yeux-là, nos traces de pas effacées dans la glaise, nos mots, nos pensées retissés ou non par d’autres. Mais ce soir, il fait bon, le parfum de la peau chaude monte du col entrouvert, le corps a été endurant et fidèle, notre esprit, apaisé, boit la source fraîche de la mansuétude du monde.