La pluie fine et opaque de ce matin a cessé, le ciel s’est ouvert, rideau de théâtre repoussant aux horizons de blancs nuages ronds et pales. Le soleil printanier éclabousse de jaune clair l’air encore gorgé d’humidité.
Sur la plage, qui s’étend sur une large palette de gris et de brun, avec quelquefois, furtivement une lueur rosée dans les rigoles laissées par le retour de marée, la mer peint des huiles métalliques, des moirés fragmentaires. Des coquillages brisés dans leur forme semblent de minuscules mosaïques, remontant des profondeurs de sable. Des chemins nacrés d’huitres et de brisures de couteaux de mer se dessinent, crissant sous les semelles. Puis le sable revient à lui-même, gris et beige, parfois fort sous le pas, parfois d’un moelleux de presque vase. Par endroits, des douves subsistent, rêves de château de sable, formes en creux de souvenirs enfuis.
Çà et là, des touffes d’herbes sèches, cheveux mal teints et cassants, en longues mèches que le vent agite à peine.
La mer ici gronde d’une voix continue, les vagues semblent bloquées par une invisible paroi de verre, roulent sur elles-mêmes en une frange d’écume mousseuse, poursuivies, sans jamais être rattrapées par de volumineux rouleaux qui enragent. Nul sac ni ressac, nul clapotis, mais un ronflement qui occupe tout l’espace à perte de vue, occupant la tête, vidant les pensées.
Par petits groupes, des bécasseaux sanderling rentrent le cou dans leurs épaules dodues, puis d’un coup, partent d’une course de jouets mécaniques, si rapide qu’ils paraissent glisser sur le sable mouillé. Parmi eux, peut-être, des bécasseaux tourne-pierres, au plumage de marqueterie grise et rousse, aux pattes orangées. Un peu en retrait, une aigrette garcette remue ses pieds dans un chenal de marée, non loin d’une mouette rieuse.
Peu de promeneurs, un couple d’amoureux, une femme solitaire et son chien, des marcheurs dans leur sortie sportive, le col ouvert, d’autres, hésitants, renfrognés sous leurs capuches serrées jusque sous le menton.
Sur la rive, du côté de la vie du temps qui passe, des arbres d’où viennent des vocalisations mélodieuses, et plus bas, les silhouettes blanches de constructions balnéaires, qu’il faudra rejoindre tantôt, laissant sur la plage les ombres aimés des amis disparus.