Ce qui demeure, huile sur toile de lin, Sophie Dumont www.sophiedumont.com

💙 Louis Gardel, La baie d’Alger (Seuil, 2007)

💙 Anne Marie Garat, La source (Acte Sud, 2015)

🦋​ Han Kang, La végétarienne (Le serpent à plumes, trad. du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot 2007)

💙 Tahar Ben Jelloun, Le mariage de plaisir, (v. audio narrée par Hervé Pierre, 2017)

🦋​ Henri Bosco, Le Renard dans l’île (Gallimard Blanche, 1965, ill. de Jean Palayer)

🦋​ Henri Bosco, L’Ane culotte (1967)

🦋​ Henri Bosco, Bargabot (1968)

💙 Henry Bauchau, L’enfant bleu (Actes Sud, 2004)

A y voir de plus près...

La baie d'Alger Louis Gardel

💙 Louis Gardel, La baie d’Alger (Seuil, 2007)

Roman autobiographique – Prix Méditerranée

     En 1955, l’auteur a 15 ans. Il vit une belle adolescence à Alger, élevé par Zoé, son atypique grand-mère, entouré d’amis et de jeunes filles désirables, enfants aux privilèges allant de soi, en contact affectueux avec quelques « indigènes ». Mais c’est un dernier été, avant que tout s’enflamme et que se brouillent les lignes faussement claires entre les deux peuples.

       Le ton est simple et touchant, les images de la clarté du soleil méditerranéen, sans jugement ni pathos. Louis partira d’Algérie après son baccalauréat, comme tant de familles Pieds noirs et comme eux, ne cessera d’y revenir, en personne, en cœur, en pensée et en création (notamment dans son grand succès : Fort Saganne).

* Le téléfilm qu’il en fera avec le scénariste algérien Merzak Allouache est bien en dessous de cette fenêtre ouverte vers un monde disparu.
AM GARAT (1)
©Philippe MATSAS/Opale.photo

💙 Anne Marie Garat, La source (Acte Sud, 2015)

            Roman

     D’une écriture riche, le roman nous immerge dans deux destins fleuve se rejoignant en un lieu, Mauduit, petit village imaginaire de Franche Comté. Le second est surtout le prétexte romanesque pour expliquer la rencontre improbable entre deux femmes, Lottie, nonagénaire, dépositaire du lourd secret de ses anciens patrons, et la narratrice, qui va devenir sa confidente. Petite et grande histoires se juxtaposent sur plusieurs siècles, les géographies se brouillent, France, Canada, Afrique…, l’esprit du conte n’est jamais loin. Car qui sait si la vieille femme, née dans un rôle mineur, n’a pas inventé une partie de la pièce.

* Avant dernier roman de l’autrice du roman Aden, salué par le Prix Femina (1992), après sa trilogie Dans la main du diable, L’enfant des ténèbres, Pense à demain).

🦋​ Han Kang, La végétarienne (Le serpent à plumes, trad. du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot 2007)    

Prix Nobel de littérature 2024

©Maxppp - Kukminilbo / Kukinews, Radio France

     C’est un petit livre, difficile à décrire, qui plonge le lecteur dans un monde asiatique fantasmatique, déroutant, et dont chaque mot, pourtant, paraît sonner juste dans son étrangeté. Yonghye, décrite par son mari comme parfaitement ordinaire, se met brusquement et sans s’expliquer, à bannir de son alimentation toute trace de mort animale. C’est une déflagration pour sa famille proche, une irradiation, repoussant chacun jusqu’aux limites de son humanité.

* Auteur sud-coréenne, Han Kang a reçu le Prix Nobel de littérature (2024) « pour la profondeur de sa prose poétique qui s’oppose aux traumas de l’Histoire et révèle la fragilité de la vie humaine ». Le roman, paru en 2007, sera porté à l’écran par Lim Woo-Seong en 2010, et décrit par Wikipedia comme un « film dramatique d’horreur érotique sud-coréen », ce qui, par rapport au texte, est très réducteur.

💙 *Tahar Ben Jelloun, Le mariage de plaisir, v. audio narrée par Hervé Pierre, 2017)

            Roman

« Il y avait une fois, dans la ville de Fès… ».
     Ainsi commence le roman, pour s’ouvrir, comme en poupées russes, sur le récit fait par le conteur Goa des amours d’Amir, commerçant raisonnable et père de famille, et de Nabou, Peule, qu’il épouse à Dakar en mariage temporaire, dit de plaisir, comme l’y autorisent les règles de l’Islam. Mais leurs sentiments sont si forts qu’ils ne peuvent s’en tenir là, ce qui va, évidemment, transformer leurs vies et celles de leurs proches, sur trois générations.

*Tahar Ben Jelloun, cet auteur prolixe et « horriblement sympathique » (ainsi judicieusement décrit par mon ami LD), aime les contes, qui lui permettent, l’air de rien, de traiter de thèmes conflictuels, comme ici celui du racisme ordinaire au Maroc. Si le sujet est parfois un moteur trop évident de l’histoire, par ailleurs étirée en longueur, il est néanmoins facile et plaisant de se laisser porter, surtout en lecture audio.
Lampe Le renard dans l'île
Illustrations Jean Palayer

🦋​ Henri Bosco, Le Renard dans l’île
                L’Âne culotte
                Bargabot
(Gallimard Blanche, 1965, 1967, 1968, ill. de Jean Palayer)

Romans (jeunesse ?)

     A la suite de L’enfant et la rivière, Pascalet poursuit son exploration du monde mystérieux d’une Provence où réalité, contes et croyances se mêlent. Enfant rêveur et solitaire, il est accompagné par Gatzo, l’enfant bohémien délivré d’une tribu caraque, surveillé tendrement par Tante Martine, au parler riche, formé par l’enseignement originale du Père Théopiste. La beauté ensoleillée et aride du terroir, l’ample magie de l’enfance, les êtres énigmatiques qui hantent les lieux, tout est vrai, envoûtant, empreint d’une prenante nostalgie.

* A l’occasion d’un passage à L’Isle-sur-la-Sorgue, et de ma rencontre avec le photographe JF Jung (à suivre dans un prochain article), m’est revenu le goût des textes de Henri Bosco, que j’ai tant aimés enfant. Est-ce la nostalgie, la beauté de l’éphémère Bibliothèque Blanche de Gallimard, ou la force véritable de ces histoires d’une grande poésie, j’ai replongé avec bonheur dans les parfums, les sons, le temps très particulier de la Provence de Bosco, auteur injustement réduit à la littérature jeunesse.

💙 Henry Bauchau, L’enfant bleu

(Actes Sud, 2004)

Etude romanesque ?

Dictée d’angoisse L’enfant bleu (extrait)

« Quand on sera grand… On aime peindre et siffler des airs d’opéra. Ce n’est pas un métier ça… Les autres métiers, ceux pour gagner des sous, on ne sait pas, on ne sait pas comment faire ? Et si on sent le démon de Paris, qu’on casse les outils et les machines ? Gagner des sous comme on doit faire, ça fait peur. On ne sait pas ce qu’on pourrait faire quand on sera un vraiment grand. Toi, tu le sais ? On aime dessiner seulement ce qu’on a dans la tête. Faire du réel pas réel. On ne veut pas que ça devienne du moderne comme souvent toi tu aimes. Maman dit que c’est du gribouillage. Comme si c’était fait par un détracté. Pour enlever le détractement, il faut faire des choses agréables : aller dans les bois, planter des arbres, faire des squares et des manèges pour les enfants, aller à la piscine, avoir des copains, des cousins de son âge, oser parler aux belles filles. Nous deux on est bien tous les deux dans ton bureau, tu as toujours du chocolat. On a envie de faire des choses agréables : aller en dessin à l’île Paradis n°2. Parce que sur l’île Paradis qu’on ne doit pas dire, on dirait que ça  s’est terminé dans le catastrophié. Nous deux on lutte contre la folie débile, ça serait plus facile si Paule, la belle fille, prenait le même métro ou Supergénie de la télé, l’autobus.
Tu es prof mais parfois tu es aussi un peu docteur, une dame qui soigne le détractement, pas avec des remèdes pour des pas-normaux, qui font peur. Nous deux, on est des normaux parce qu’on travaille ensemble. Moi, on est un peu un pas-normal parce que le démon de Paris, il saute sur mon dos, il me bousille la gueule, il me détractouille mais moins quand nous on est à deux. Voilà, fin du projet. »

L’enfant bleu, Actes Sud, pp.100-101

Dictée d’angoisse de Lionel, 17/05/1978

« Quand je serai grand je veux continuer à vivre avec papa et maman. J’aime peindre, les autres métiers, je ne sais pas quoi, je ne les connais pas. Je ne sais pas ce que tu voudrais que je fasse plus tard, non ! J’aime bien dessiner, je n’ai pas envie que cela s’en aille dans le courant de la vie, ni que cela se transforme en moderne, parce que ça fait du gribouillage. Le gribouillage c’est comme si c’était fait par un homme détraqué. J’ai un tout petit peu peur des hommes détraqués. Aussi j’ai peur qu’on me prenne pour un détraqué. Pour enlever le détraquement il faut faire des choses agréables : planter des arbres, aller dans les bois, planter des arbres dans les rues, faire plus de squares pour les enfants, faire des manèges pour les enfants, aller plus souvent à la piscine. Le bien se multiplie et rend nos caractères plus agréables et la folie s’en va. Nous deux on essaie de faire des choses agréables et de lutter contre la folie. Ça serait plus agréable encore dans le métro s’il y avait maman à côté, ou Superjenny ou Pascale.
Tu es professeur, en vérité, mais parfois tu es un peu comme un docteur, un monsieur qui soigne, qui arrange le détraquement. Moi, je ne suis pas détraqué. Je suis Lionel. Je suis un garçon normal parce que je travaille bien et je ne suis pas un garçon normal parce que le démon m’attaque. Mais le démon n’est pas en moi, il est dans Paris. »

 

Fonds Henry Bauchau, A7906-A7907 (tapuscrit), E139-143 (manuscrit).