© Mappemonde.net, 2023. A la suite du cyclone Gézane, 2026, l'allée est dévastée.

Dimanche matin

     Je vais au travers des rues de la ville chercher des médicaments pour mon ami qui a la fièvre. En pousse-pousse – en courre-tire, faudrait-il dire. Mon « tireur » est jeune, très noir, cheveux bouclés serrés, corps d’athlète. Il me parle tout en marchant, parfois lentement, ou au petit trot, malgré mes protestations de ne pas se presser. Culpabilité qui se raisonne. Ici, les situations ne vont pas de soi. Peut-on ? Doit-on ? Et de quel droit absolu ?

     Je suis sa sœur, m’explique-t-il. Une sœur blanche, il aime bien les Vazaha. La vie n’est pas facile ici, il faut travailler dur, la famille s’agrandit vite.

     Par-dessus son épaule, il me lance des regards joyeux. Ses jambes paraissent attirées d’elles-mêmes vers le petit trot, il les retient. Son dos musculeux brille de sueur dans les déchirures du T-shirt, son chapeau de paille, rond et sans bord, couleur chanvre entrelacée de fibres rouges, est troué en son milieu. Il me semble sentir la brûlure de ce point, comme concentrée par une loupe. Nous parlons. De la maladie, des médicaments. De la vie chère.

« Vous avez des pousse-pousse chez vous ? »

     Je lui réponds que non. Il rit.

     La grande allée des palmiers est fantomatiquement déserte. Il connaît la pharmacie de garde, m’a-t-il affirmé. Elle est loin, mais c’est dans les quartiers environnants la seule ouverte.

     Effectivement, après un  temps certain, nous parvenons devant un édifice de planches marqué Pharmacie.

     Lanto – c’est son nom – bascule en avant les brancards de son pousse-pousse, pour me laisser descendre. Et s’assied sur ses talons, pour attendre.

     L’intérieur du magasin est très sombre, après l’éblouissement du dehors. Deux femmes, un homme en blouse blanche, me regardent approcher avec cette fixité de regard auquel je peine à m’habituer. Observer, avant l’éventualité d’une réaction. Le mur du fond est couvert d’une triple rangée d’étagères, sur lesquelles s’alignent, soigneusement espacés, des boites et des flacons. Une partie du comptoir supporte une petite armoire vitrée, avec des produits destinés aux bébés. L’inspection est vite faite. La leur aussi, apparemment, sur ma personne. Le pharmacien, un sourire docte aux lèvres, lit l’ordonnance que je lui tends. Il pose devant moi les médicaments demandés, en m’expliquant en assez bon français les posologies. Je remercie, paye et sors.

     Tout cela est aimable. Si j’ai le cœur qui bat fort, c’est d’être loin de chez moi. Émue par tant d’impressions contradictoires, débordée, submergée. Quel troublant pays, déjà !

     Lanto me ramène au petit trot. Devant l’hôtel, il énonce le prix de la course. Dix fois le tarif que l’on m’avait indiqué. Nous nous sourions. Je paye, en expliquant que je sais. Il empoche, en répondant qu’il comprend. C’est un jeu bien amusant.