La route vers Tananarive est luxueuse. Il faut entendre par là qu’elle est majoritairement asphaltée, sans trop de nids-de-poule, et suffisamment fréquentée pour espérer de l’aide en cas de panne. Trois cent cinquante kilomètres de tournants, de montées, de contournements de collines, de paysages qui se métamorphosent avec la grimpée en altitude.
     Le camarade qui nous sert de guide bavarde joyeusement avec le chauffeur. Il a oublié ses terreurs de la nuit, aussi rapidement qu’un enfant sort du sommeil.
     La maison, qu’il nous avait trouvée à Tamatave, recommandée (à un prix exorbitant), s’était révélée, pour nous Européens, une intenable fournaise, il avait dû se résigner à y dormir seul. Mais à peine la lumière éteinte, un ronflement inexplicable s’était élevé dans la pièce voisine. Puis cela avait été des cognements, des grincements de planchers, des toussotements. Et toujours ces ronflements à faire trembler les murs. Le vacarme ne cessait qu’avec la lumière allumée, ampoule nue pendant du plafond, véritable invitation aux moustiques auxquels il ne pouvait s’opposer qu’en fermant la fenêtre à l’air légèrement rafraîchi de la nuit.
     Ces déclarations au premier matin, d’un garçon détenteur d’un baccalauréat, nous avaient fait sourire. Mais au cours des jours, sa mine épuisée, son regard inquiet, avaient eu raison de notre rationalité moqueuse. Fantôme ou pas, sa terreur était réelle et nous avions avancé notre départ.

     La voiture remonte des paysages où le rouge latérite gagne progressivement sur le vert. Les maisons de paille tressée, couvertes de chaume, cèdent le pas aux murs de bois, en lattes verticales, avant celles en terre battue ou en briques de l’Imerina. De loin en loin, des villages gris et orangés qui s’étirent. Étals de marché, files d’attente devant les bornes fontaines, charrettes à zébus dételées, cahutes où des clients, debout, mangent à la cuillère, dans des bols. Par les vitres ouvertes, des parfums de feu de charbon, de graisse grillée, de poussière. Intermèdes de forêt, après les palmiers du voyageur et leur belle frondaison en éventail. Puis ce sont les collines pelées des Hautes terres, où la croûte d’herbes maigre se crevasse en sillons rouge sang, parsemés des silhouettes tristes de eucalyptus. L’air se rafraîchit, comme les couleurs, qui éclatent soudain du vert tendre des rizières. Où sommes-nous ?
     Les pannes successives – magiquement réglées – interrompent à peine la conversation de nos deux compagnons. J’écoute, ne comprenant qu’un mot ici ou là, mais l’oreille charmée par les intonations, les syllabes suspendues dans l’aigu, jouant les alouettes en piqué, à leur guise. Je pose quelques questions, déjà, avec cette fâcheuse habitude du touriste de se faire expliquer ce qu’il devrait apprendre à sentir. Les paysages à eux seuls bousculent l’entendement. Cela ne ressemble à rien de ce que je connais, ni à ce que j’avais imaginé. Mais qu’attendais-je, au juste ?
     Sur les bas-côtés, des zébus paissent, leur bosse maigre pendant sur le garrot. Des poules, perchées sur des pattes interminables, picorent ou courent, éperdues, en travers de la route. Des gens marchent, dans des paysages déserts, allant ou revenant d’un marché, des soubiques[1]  sur la tête, l’angady[2] à l’épaule. Déguenillés, la plupart pieds nus. Ils paraissent avancer dans un air liquide, dans une temporalité qui m’échappe. Certainement ponctuée de naissances et de morts, d’enfants à allaiter, d’ancêtres à ensevelir, toute une continuation de vie, occupée d’elle-même.
     Lorsque nous nous arrêtons, dans les villages du bord de route, les gestes s’interrompent, les yeux convergent vers nous, les conversations s’éteignent. C’est l’irruption d’une menace au sein d’une harde de biches. Ils allaient acheter une poignée de brèdes[3], un œuf, prendre l’eau à la fontaine, s’enquérir des dernières nouvelles auprès de la voisine.
     Mais il y a des Vazaha, là, descendus de voiture, assis à une terrasse de gargote. Certes, ils en ont déjà vu, la route est la plus fréquentée de l’île. Mais cela ne fait rien : ces étrangers, à portée de regard, suffisent à suspendre le flux des activités quotidiennes. Qui reprend ensuite, avec une sorte de confusion exagérée.
Le thé est une eau chaude, troublée d’un nuage de lait condensé, très sucré, es toilettes sont infréquentables. Les viandes, pendues aux étalages, violacent au soleil de midi, dans des exhalaisons denses et des nuées de mouche.

     Il nous faut sept heures pour parvenir aux faubourgs de Tananarive et à ses premiers embouteillages. Choc de la brutalité de la ville, au sortir d’une plongée dans une mer boueuse et rouge.

[1] Panier en matière végétale, sans anses.
[2] Bêche étroite, qui se plante d’un élan de buste et de bras.
[3] Plantes potagères malgaches, qui entrent dans la composition de nombreux plats.