La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.
Blaise Cendrars, Les Pâques à New-York, 1912
Antananarivo, la Ville des Mille, la ville des douze collines.
Sur la carte achetée dès mon arrivée, les lignes droites sont rares, mais le tracé des rues paraît net. Quartiers aux noms imprononçables : Ampandrianomby, Antanananerina, Faravohitra, Ambohimanoro… Quelques repères fiables : la Colline de la Reine, l’Institut Pasteur, l’ancienne gare, le stade de Mahamasina… Et tout au milieu, la forme en disque percé du Lac Anosy.
J’aime me perdre dans les villes. Comme à Prague, lors d’une après-midi glaciale de janvier, à déambuler avec ravissement dans un carré n’excédant pas la taille de l’île Saint-Louis. Mais Tananarive – dite : ‘Ntananarivoû – est plus perfide. Les passants vous fourvoient dans des ruelles insensées, des escaliers d’acrobate, pour être aimables, ne pas laisser le vahiny, l’invité, sans réponse. De loin, c’est une grosse colline qui s’élève au-dessus de la plaine. Venant de l’est, le voyageur l’aborde par une lente montée, des lacets étroits, des faubourgs assourdissants de klaxons et de pétarades de mauvais pots d’échappement. De l’ouest, c’est un triste spectacle de maisons dégringolant sur ses pentes, boites de conserve rouillées sur un tas d’immondices. Les étendues de rizières, de cressonnières, témoignent des anciens marécages qui ceignaient la ville. Où croassaient les grenouilles et que l’on parcourait en pirogue. Venant de l’aéroport international d’Ivato, elle est presque menaçante, avec la grosse molaire vide de son palais sinistré dressée vers le ciel, les quelques rizières résistantes à l’urbanisation et sa banlieue grouillante de charrettes tirés par des zébus aux yeux exorbités, de gens en guenilles brunes, d’étals en tous genres. La boue des chemins, jaillissant en flaques dans les trous béants de l’asphalte, les vieilles 4-L rafistolées – portières maintenues avec du fil de fer, démarrage au contact manuel, clignotants exténués -, les fous qui gesticulent, les enfants morveux qui galopent, la foule qui marche sur les talus, ces immenses avenues droites bordées de maisonnettes déglinguées, aux toits de tôle rouillée, d’H.L.M. décrépits, de cabanes de planches, et cette progression interminable dans les embouteillages jusqu’au cœur de la ville qui, à Tananarive, en est véritablement un.
J’aime cette ville par défaut. De m’y être tant perdue, d’avoir désespéré de comprendre comment me rendre d’un point à un autre sans payer d’abondantes sueurs ces escalades de montagnes russes, d’avoir frissonné en traversant des quartiers populeux où les sangsues des regards se collent à votre dos. Je l’aime de son exotisme brut : les volées inattendues d’escaliers, entre des jardins, des maisons en briques, à colonnades, les bouffées d’odeurs composites, les bringuebalants taxi-be[1] surchargés, leur « panère » accroché à la porte arrière, criant d’une voie nasale des noms de destination incompréhensibles. Des hommes, des femmes, qui marchent, un panier sur la tête d’où jaillissent des plantes vertes, des queues de poireaux, des bananes, la tête d’une oie, des bébés qui dorment, accrochés dans un paréo sale, la nuque en arrière, au dos de leur mère. Et ces galopades d’enfants aux pieds nus, Gavroches au teint de chocolat cuivré, tignasse hirsute, yeux vifs et brillants.
Odeurs de terre mouillée – « de lait brûlé », écrivait Rabearivelo -, de viandes grillées sur des braseros de fortune le long des rues quand la nuit tombe, sueurs aigrelettes, feux de bois d’eucalyptus, gaz d’échappements, fruits trop mûrs, immondices expurgées des derniers restes consommables, vapeurs de riz qui soulèvent le couvercle des marmites… Sons, des aboiements de chiens à la nuit, des coqs au petit jour, klaxons et cloches, rumeurs lointaines, de rires, d’appels – le « …ooouuuooo… », longtemps mystérieux, du vendeur de koba[2] ; ou la musique cristalline de valiha qui se propose aux touristes aux terrasses des cafés. Goûts, du riz rouge arrosé de rano vola, l’eau « d’argent », bouillie sur la croûte attachée dans la casserole, de zébu, de gingembre ; saveurs suaves de l’ananas, confites du kaki, acidulées de pommes et d’oranges …
La décrire d’un seul tenant est impossible. Une première facette privilégiée, et c’est toute la réalité, la visible et l’invisible, de la ville qui se tord, se distord, se fragmente comme une vitre étoilée sous l’impact d’un caillou. Ville de contrastes qui lui compose un tissu homogène.
J’aime cette ville de m’avoir fait peur, de m’avoir choquée, de m’accueillir après bien des épreuves, des doutes, et des colères.
[1] Autobus urbain, à la différence des taxi-brousse, inter-régionaux.
[2] Sorte de gâteau, à base d’arachides et de miel, façonné en long rouleau triangulaire enveloppé de feuilles de bananiers.