La nuque est maigre, le cheveu rare et grisonnant. Un vieux pull à mailles lâches s’accroche aux épaules osseuses. Il va d’une foulée régulière, les mains crispées sur les brancards. La route accuse une légère pente, la surface en est presque lisse.
J’évite les regards des passants, les yeux fixés sur le haut de son crâne. Le panier exhale son parfum douceâtre, salade fraîche rincée dans l’eau claire d’un seau, fanes brunissantes de carottes, tiges crues des ciboules, avec, sous-jacent, des traces olfactives de boue, de viande crue, de fruits blets.
Il va, du pas alerte de celui qui est à son affaire, dans l’air frais d’un matin hivernal. Je me veux légère, sans illusion, les épaules crispées dans l’attente du bout du chemin. Ses pieds nus épousent d’un claquement mat le revêtement de goudron, où les trous de gravier, heureusement, se font rares.
Il est trop tard, impossible de remonter le temps, d’orienter mon pas vers un plus jeune, aux mollets vigoureux. Trop tard pour rediriger mon hésitation devant cet alignement de brancards, d’ossatures en bois aux banquettes fatiguées, de distinguer le vélo moins rouillé, les pneus mieux gonflés.
Mais quelle justice dans ce monde cruel sous le soleil généreux, dans l’insouciance d’un présent à l’avenir incertain ?
J’ai affermi mon pas, consciente des visages tendus d’attente, de ma si nette blancheur, de ma fausse désinvolture. Et n’ai su refuser l’offre du brancard redressé pour m’accueillir.
Il trotte, mon vieil homme, bien plus que moi guilleret, et pourquoi pas celui-ci plutôt qu’un autre ? L’oubli vient vite, après quelques semaines d’individualisme policé, de ces corps-à-corps, de cette crispation du ventre pour une nuque courbée, un chandail troué, le pas ralenti d’un tireur de pousse. L’embarras face à cette grand-mère aux traits marqués de rides et de crasse, assise à côté de son panier d’avocats tavelés, à ce vieil homme aux mains noueuses, déplaçant fébrilement quelques brèdes flétries sur l’étal, le pas qui accroche devant ce paysan usé et ses tas d’oignons minuscules.
J’arrête mon homme à l’entrée du chemin de terre, décidément trop crevassé ; il s’y résigne à contrecœur, tel un cheval piaffant qu’on détourne de l’obstacle. Son regard se mouille devant le billet que je lui tends, il me prend la main entre les deux siennes, pour les quelques ariary de plus.
Je m’éloigne sans me retourner, mes paniers lourds au bout des bras. Je m’enfonce dans la ruelle sans le regarder remonter vers son poste de guet, reprendre son attente patiente, avant que le jour ne se ternisse, avant le crépuscule qui le ramènera à sa bicoque de planches et de terre battue, à l’aspersion d’eau glacée dans un coin de la cour, à son dîner de manioc, peut-être agrémenté ce soir d’un peu de riz et de viande.
Sans me retourner, le rouge au front, je ne sais trop ce que je regrette.
Juillet 2026