Les Coqs
Les plus beaux matins du monde…
Il fait encore nuit. Dans la case, ils dorment, enveloppés jusqu’au-dessus de la tête dans leur couverture grise. Chapelet de momies silencieuses, tournées la tête vers l’est, vers le monde des Ancêtres, où le soleil se lèvera, tout à l’heure. Le premier coq de l’aube a chanté ; il doit être trois heures du matin.
Même sous mon sac de couchage, le sol de planches est dur. La paille s’est tassée, lorsqu’il y a de la paille. Les Malgaches ne ronflent pas. Du moins, les villageois, les Ambanivohitra, ceux « d’en bas de la colline ». Ils bougent peu en dormant. Enveloppés serrés dans l’étoffe mince, qui les protège mal du froid de la nuit, ils ont le visage caché. Je les imagine les traits empreints de la dignité des morts, la bouche close, de cette beauté grave que les très jeunes enfants ont déjà en partage.
Les coqs se lancent. De l’un à l’autre, de l’autre à l’un, cocorico éraillé, cocorico assuré, étonné, plein de morgue. Une faible lumière, blanche, filtre par les jours de la porte, par les béances du toit de palmes, ou dans les craquelures de murs de pisé. Des piaillements de poussins sortent de dessous la case. Parfois, c’est une poule même qui s’ébroue, conservée au chaud de l’intimité des hommes, parce qu’elle couve. C’était dans le sud, un village de Mahafaly, éleveurs de zébus et planteurs d’arachides. J’y occupais la maison en terre rouge du chef de la communauté, qu’il m’avait offerte par courtoisie pour se replier dans une case voisine, chez son fils, une case comme les autres, en palmes de ravenala. Là et ailleurs, dans les maisons sur pilotis de l’est, dans les cases du nord, dans les appartements de Tananarive, ce sont toujours les coqs qui m’ont promis, au réveil, la splendeur des aubes malgaches.
La porte de la case s’ouvre dans un grincement. Quelquefois, c’est une simple paroi de pétioles qui se glisse sur le côté. Le jour est là. Frais, odorant, tout en sépia claire. Plus jaune dans le sud, plus bleu sur les hauts plateaux de l’Imerina. Des brumes ombrent les ravins des collines, se déchirent sur les dernières traces de forêt. Le ciel est d’un bleu transparent, si haut encore avant les chaleurs du jour. Les coqs et les poules ont envahi les ruelles. Ceux-ci, juchés sur des pattes interminables, avec des mollets d’une sveltesse de jolie môme, le plumage moiré de bleu, de rouge, avançant d’un pas de seigneur, cou étiré, crête haute, et pourtant l’œil rond, d’une bêtise insondable, guettant le danger qui, à la moindre alerte, les fera fuir, dans un ébouriffement poussiéreux d’ailes, croupion bas. Celles-là, « poulets bicyclettes » disent les Africains, sont étiques ou gonflées selon les régions ou les races. Le bec au ras du sol, elles avancent d’un pas de grosse ménagère, en dandinant du derrière, fuyant de sautillements et de gloussements outrés les assauts incessants du mâle, qu’elles guettent ensuite du coin des boutons de bottines qui leur servent d’yeux, picorant avec une rapidité déconcertante la moindre apparence de grain.
Ça y est : le parfum des premiers feux de cuisine envahit l’odeur ronde, de « lait brûlé », de la terre rouge exhalant l’humidité de la nuit, troublante comme un effluve intime. Les braises, tenues chaudes la nuit entière dans une des cases, se répandent d’un foyer à l’autre. Là où l’eucalyptus prolifère, ce sont des tremblements d’encens qui sanctifient l’apparition du soleil. Ailleurs, les premières flammes lèchent des bouts de bois polis comme des os. Cela va trop vite. Les hommes ensommeillés sont déjà à la toilette, puisant par un gobelet en plastique l’eau tout juste rapportée de la rivière par les femmes, la versant dans le creux de leur paume qu’ils se passent sur le visage, le cou penché pour ne pas mouiller leur buste. Le tschitttt-tschitttt-tschitttt du riz lancé au-dessus des larges vans, pour laisser la paille au vent, attire la volaille. Poules et coqs se bousculent, perdent toute dignité ou semblant de séduction. Les chiens efflanqués rôdent autour et c’est un miracle quotidien, obtenu à force de coups, de ne pas les voir planter leurs crocs dans la chair coriace des volatiles. Les bébés qui commencent à se tenir sur leurs jambes avancent d’un pas incertain, les bras tendus vers les drôles d’oiseaux, retombent sur les fesses, l’air ahuri, se rétablissent, avec les balancements d’une tortue renversée, sur leurs genoux. Des vieilles, au visage parcheminé entouré de tresses grises soigneusement attachées, s’approchent, le lamba enveloppé sur leurs épaules comme un suaire, et d’un geste lent et ample de leurs longues mains veinées, chassent les poules et les coqs, avec un pshhh-pshhh insistant.
Voilà, le jour est levé, renvoyant chaque être vivant à l’affirmation de son existence. Les coqs redeviennent ces grotesques caricatures de séducteurs, prenant des poses avantageuses, s’ébouriffant en querelle face à un adversaire qu’ils jugent de leur taille. Madagascar aime les combats de coqs et il y a foule, les dimanches, sur les places où ceux-ci se déroulent. Le spectacle est à déconseiller aux âmes sensibles, convaincues de la bonté de la Nature. Je n’y ai jamais assisté qu’au hasard des face-à-face de combattants, dans une rue de terre, alors qu’un cercle de badauds, grossissant de minutes en minutes, appréciait l’affrontement, sans pari. Plumes du cou en écouvillon, œil furieux, les paisibles annonceurs d’aube se transforment en pugilistes acharnés, diables ivres du sang à verser ; ces Roméo couards s’avancent l’un vers l’autre, inclinant la tête, sautillent en rond, guettant l’affaiblissement de la parade, la faille. Les champions, poussés par leur maître, ne connaissent pas la grâce ; il faut les arracher du terrain de combat, avant qu’ils ne criblent de coups de bec, jusqu’à la mort, leur adversaire vaincu. Les teigneux de brousse sauront davantage accepter l’allégeance d’un futur vassal. Question de territoires.
Jusqu’en plein cœur de ville, les coqs veillent sur leur harem, lançant leur grinçant salut au jour jusqu’à la nuit tombée. Dans la cour des Archives nationales de Tananarive, petite salle sombre à longues tables de bois noir, un maître coq ne cesse sa ritournelle, distrayant d’amusante manière la concentration des chercheurs. Dans les escaliers qui dévalent ou escaladent les mille collines, ils vaquent à leurs occupations, s’arrêtant soudainement, comme traversés d’une illumination, pour lancer leur appel aux raisons incertaines. Bien dressés, ils ne traversent que rarement les rues encombrées, ne sautent pas le seuil des portes, comme à la campagne où les enfants sont assidus à les chasser. On les voit perchés sur des murets, fouillant la poussière du sol. Sur la colline royale, d’Ambohimanoro (Là-d’où-l’on-voit-de-loin) à Ambavahadimitafo (La-grande-porte-avec-un-toit), ils m’atteignent dans mon sommeil, me tirent du lit, me jettent au dehors avec au cœur un tremblement émerveillé pour ces montagnes bleutées de brouillard, au-delà des toits ocres de rouille, des maisonnettes de briques, au-delà des cressonnières, des replis de vallons, qui se laissent déborder par le soleil levant, rose dans le ciel avant d’apparaître, puis blanc et jaune. Les coqs m’interpellent encore dans le silence de mon bureau, me rappelant que le jour avance, que la vie humble et répétitive des êtres se poursuit, entre l’eau à chercher à la fontaine, le fatapera à allumer, le riz à cuire, l’enfant à allaiter, le linge à étendre sur les branches des arbres … Tant d’absurde obstination finit par me convaincre : Madagascar sans coq serait livré à l’intemporalité moderne, à la scansion mécanique des horloges qui battent d’un pouls égal du crépuscule à l’aurore, de l’aube au couchant. Leur figure d’oiseau compliqué, entre paon et dindon, n’est pas, comme en Occident, l’ornement indispensable des vestiges de ruralité. Ni le fier emblème, jarret saillant, dos cambré, d’une nation mousquetaire, chantant le sang dans les sillons abreuvés. Elle est l’évidence d’une terre qui existe encore, d’une boue, d’une poussière, d’un limon, d’une matière qui colle aux pieds, teinte l’eau, imprègne jusqu’aux aliments, et rejaillit en nuances changeantes sur le visage des hommes.