Lavandières de Madagascar © C. Beach

Les Lavandières

     Le parfum de savon noir et de draps qui sèchent au soleil annonce le lavoir bien avant le détour du grand escalier. Et aussi le bruit des brosses qui frottent le linge.

     Les gens l’appellent l’escalier de Rasalama. Il est vaste, large trottoir de dalles cimentées qui serpente de droite et de gauche comme une route de montagne, bordé de rambardes de fer, accroché aux lèvres d’Ambatovinaky, la brèche de la Roche Cassée. Il laisse ensuite sa force s’égrener en de multiples venelles, bordées de bananiers. Mais un instant, il demeure suspendu au-dessus de la plaine, fugitif dans l’animation de la ville comme un rayon vert au bord de l’horizon, c’est là que se situe le lavoir.

     Ils sont multiples, les escaliers qui dévalent l’ancienne falaise des martyrs, mi marches mi dégringolades terreuses, se glissant entre les maisons aux volets défraîchis, aux vérandas de bois gris. On y croise de jeunes garçons en short ou en pantalon de survêtement usé, montant les marches au pas de course, s’arrêtant aux paliers pour quelques flexions qui font saillir leurs muscles ; des enfants aux pieds nus qui se renvoient une boule de plastique ficelée en guise de ballon ; des dames aux cheveux lisses, le lamba blanc rejeté sur l’épaule, arrêtées, l’air concentré, pour reprendre leur souffle ; des petites bonnes qui dégringolent vers le marché de la basse ville, dans des éclats de rire ; des porteuses d’eau, tâtant d’un pied circonspect les inégalités du sol, la nuque droite sous le poids du seau, le visage impassible ; des écoliers en tablier bleu, qui chahutent. Il y a des voleurs aussi, dit-on, à l’affut de l’étranger absorbé par l’essoufflement de l’escalade ou les périls de la pente. Qu’importe ! L’escalier du lavoir est un émerveillement pour le passant curieux. 

Antananarivo, la colline du Rova vers le lac Anosy © C. Beach

     Nul ne livre avec tant de générosité la dilatation du ciel au-dessus de la ville, sa lumière, la texture de ses nuages, une pureté d’altitude que les rumeurs de la circulation ne parviennent pas à troubler. Le toit de tuiles du lavoir est le point d’envol du regard, qui embrasse la plaine de Mahamasina jusqu’aux montagnes lointaines, se réchauffe à l’orangé des briques de l’École Saint-Michel, glisse sur le vert gris du lac Anosy, le vert pelouse du stade et sa ceinture de gradins. A l’ouest, la vieille colline sacrée d’Ambohijanahary et sa forêt grignotée de villas.

     Semblable à une halle ouverte de tous côtés, le large rectangle de bacs bétonnés occupe le contrebas de l’escalier, transformé en chaussée, en digue. L’eau clapote, ruisselle. Les femmes frappent le linge, le rabattent sur la margelle de leurs poings fermés, le brossent avec une vigueur qui fait trembler leurs avant-bras nus. Elles se lancent la parole, la rattrapent d’un rire, d’une moue des lèvres, agitent les épaules, secouent leurs têtes coiffées de fichus aux dessins de fleurs de lys et d’arabesques. Des enfants jouent au bord des marches, petits au derrière nu qui pataugent dans l’eau des rigoles, veillés par les plus grands, aux yeux graves.

     Les linges sèchent sur l’herbe des talus, sur les tiges des rambardes. Blanches pièces de draps, chemises d’hommes, lamba où s’affadissent des zébus bleus ou d’oranges scènes de rizières, vêtements tâchés d’enfant, T-shirt élimés au col, une jupe… D’autres femmes sont assises sur la bordure de pierre qui retient le talus, le panier de vêtements sales à leurs pieds. Paisibles, elles attendent leur tour, les mains posées sur les cuisses, se redressant pour relever un enfant qui pleurniche, plus surpris que blessé de sa chute.

     – Manao ohanéé, chantonnent-elles à celui qui passe et les salue.

     Un instant, les bras s’arrêtent de battre, les têtes d’accompagner l’élan de la parole… Elles sourient. L’odeur mousseuse de lessive est une buée tiède sous l’éclat du soleil, et cette insistance du savon brut est un puissant antidote aux relents de latrines montant des talus, aux exhalaisons poivrés de moisissure qui transpirent de certains murs.

     La torsion vigoureuse des poignets pour essorer le linge, la main forte en dessous, la mèche de cheveux qui s’échappe et retombe sur le front, cette lassitude du visage, comme lissé… je les ai vues enfant, quand, les jours de lessive chez ma grand-mère, les vapeurs de la cuve en métal de la buanderie faisaient monter la sueur et le rouge aux joues de la petite femme courte qui nous venait du Portugal.

     Les latitudes n’y font rien, ni les variations culturelles. C’est bien entre sœurs que je suis allée souvent au bord des rivières, laver mon linge avec les femmes d’un village de brousse.

     Dès le lever du soleil, elles vont, en file indienne, le long du sentier bien tassé, la cuvette ou le ballot de linge sur la tête, le carré de savon à la main. Certaines emportent aussi la vaisselle du repas du soir. Vite, sur la berge, on abandonne les chaussures (pour celles qui en ont), on relève la jupe ou le pagne. Le sable monte entre les orteils, l’eau est fraîche entre les cuisses. Avant de commencer, l’une ou l’autre s’éloigne vers l’aval, s’accroupit dans l’eau… Puis remonte vers les grosses pierres échouées, qui font office de margelle. Certaines, les plus méticuleuses, ont déjà fait tremper dans la bassine les vêtements les plus sales, avec une poignée de lessive. Elles assurent leur coiffure d’un jeu magique des doigts, nouent leur corsage à la ceinture. Et échangeant un regard rieur, s’attaquent à la besogne.

     Les petites filles s’y exercent très jeunes : maintenir le savon fermement dans la paume, doigts repliés, en frotter le linge avant la brosse, puis à l’aide des jointures et du gras du pouce, centimètre carré par centimètre carré, étriller le tissu jusqu’à le rendre mousseux comme une éponge. C’est là question d’orgueil. Aucune lavandière malgache n’acceptera l’idée qu’un simple brossage sur les cols et les poignets peut suffire à rendre propre un vêtement porté. Et l’on frotte, l’on brosse, l’on malaxe… Les deux poings serrés sur la boule de tissu l’abattent sur la surface de pierre. Les rythmes sont différents, les manières sont les mêmes. Un chiffon sera aussi consciencieusement battu qu’un corsage. Un short d’enfant aussi foulé qu’un lamba. Mes manières rapides, acquises au bord d’un lac québécois, ne les impressionnent guère, mais les rassurent sur mon identité de femme.  

     Le rinçage est plus expéditif. On tord beaucoup, vigoureusement. On frotte encore un peu, comme à regret. Puis on agite le linge dans l’eau du bout des doigts. Une à une, elles sortent de l’eau, et d’un habile mouvement de reins et de bras, réinstallent la lourde cuvette sur la tête, pour reprendre la route du village.

     Au lavoir, en ville, il suffit de remonter les marches, de trouver un arbuste ou un coin de pelouse disponible… Le paysage s’enrichit de formes fantomatiques, de draps étendus comme pour un pique-nique, de fanions de petites culottes. L’haleine de la terre frappée par le soleil au travers du tissu, dit-on, blanchit le linge. Il faut y croire, à voir sortir des linges aussi blancs d’un lavage dans les eaux boueuses de l’Ikopa, en aval du pont de Tanjombato.

Madagascar. Lavandières sur la route du Sud © C. Beach

     Les lavoirs municipaux sont des ruches féminines qui s’entendent de loin. Les hommes passent leur chemin, bien des orgueils mâles, des fanfaronnades, doivent en sortir là également essorés et battus.