Départ des pirogues à Belo sur mer © Nath

Une journée de pêcheur

     J., mon ami l’Écrivain, me l’avait promis, avec son grand rire franc :
     « Et puis, nous passerons dans mon village. »
     Ankazomborona. Là où est l’arbre des oiseaux.

     Je l’avais rêvé avec les mots de ses nouvelles : mangroves et falaises habitées de génies, pirogues emportant chaque matin les pêcheurs vers le large… Un monde à part, caché, unique, entre Tananarive la Rouge et Diego la Blanche.

     Des jours, des nuits de poussière, de cahots, de bains volés au hasard des rivières, de repas vite avalés sur un coin de table graisseuse… Mais aussi des maisons amies, des hôtels rudimentaires, des brochettes brûlantes sur une place de marché, des beignets de bananes à l’aube, des rires et des chants pour faire oublier aux enfants la longueur de la route.

     Un peu avant Ambilobe, une piste de terre s’enfonce vers l’ouest, vers le littoral. L’après-midi était déjà bien avancée… Mais lors d’un déplacement professionnel où il avait tenté de rejoindre directement Diego, J. était resté des heures au bord de la Nationale, avec un pneu crevé et un cric défaillant. Leçon apprise : les Ancêtres n’ont que faire des obligations d’emploi du temps… Alors, nous avons bifurqué.

     Dans la lumière de fin de journée, le temps d’un soda chez de vieilles tantes, le village ne semblait guère accueillant : un carré d’anciennes cases brûlées, des ruelles de sable entre des habitations de palmes, coincé entre une falaise rocheuse griffée d’arbres torturés et la grève verte de palétuviers.

     Mais il y avait ces jeunes garçons emportant à leur guidon des chapelets de poissons blancs, fins et longs ou bien ronds, le « tout venant » classé par couches superposées de taille. Et l’odeur des crevettes que les femmes faisaient cuire devant les cases. J’avais juste dit : « J’aimerais bien. ».

     Le samedi suivant, j’y étais, dans l’ombre de la case prêtée par un frère de la famille. Laisser retomber l’excitation de l’aventure, revenir au calme du temps de brousse, écouter, respirer, se rendre disponible à cette perception enivrante et ambiguë de la différence.

L'Arbre du voyageur, © Rayon de serre

     En quelques années, m’avait expliqué J., le hameau s’était beaucoup développé. Avec la fièvre de l’or rose – la crevette -, les migrants avaient afflué, la population avait triplé en vingt ans. Mais comme ailleurs, rien n’avait été prévu pour accueillir ce déferlement, ni les conditions sanitaires, ni l’approvisionnement en eau, ni l’usage des ressources de la mer, toute proche, s’enfonçant jusqu’au cœur de l’agglomération d’une échancrure bordée de boue. Des épiceries en béton avaient fait leur apparition, des soirées vidéo s’organisaient autour d’une génératrice, des radios tonitruaient leur musique disco, quelques toits de tôle scintillaient sous le soleil… Mais le quotidien des pêcheurs, simplement plus nombreux, restait le même.

     Le ravenala est le matériau central pour la construction des cases, montées sur pilotis : murs en pétioles secs fendus et enfilés sur des stipes de bananiers, toits de palmes s’effilochant en larges mèches d’un blond décoloré. Depuis le lit, le regard s’envole vers le faîte du toit, à près de cinq mètres de haut. Une porte à l’ouest, vers la véranda de rapaka[1], fermée d’un côté pour accueillir le fatapera de cuisson, peu de fenêtres, ameublement réduit : un matelas de mousse, surmonté d’une moustiquaire trouée, des nattes pour couvrir le plancher ou enroulées dans un coin, en prévision du repas. Quelques soubiques de rangement, le van accroché à la cloison, le petit balai de fibre… Mon hôte avait aimablement retiré des murs ses affaires : une veste, un sac de toile… En guise de lumière, une minuscule lampe à huile, modelée dans l’aluminium des boites de sardines, et des allumettes. Les kira de pêche, panneaux de fines baguettes horizontales liées entre elles par une herbe tressée, sont roulées et entreposées au-dessus du seuil.

     De l’autre côté de la cloison, formée de lattes verticales, puis horizontales sur les dernières rangées, monte un joyeux brouhaha d’enfants. La vie quotidienne, où intérieur et extérieur s’interpénètrent, n’est guère bruyante ici : les conversations se font à voix douce, les rires s’étouffent, les petits enfants ne pleurent guère. Ce sont les animaux les plus turbulents : coqs qui s’époumonent, jars lâchant, cou tendu, leurs cris rouillés, aboiements de chiens, menus rongeurs qui cavalent dans les palmes…        

     Nous nous trouvons dans la partie ouest du village. Plus bas, la route s’empoussière du flux des camions de collecteurs, des taxis et taxi-brousse, des (rares) 4×4, des vélos, des charrettes à zébus… Au-delà, c’est déjà le chenal, partiellement envahi à marée haute. Une moitié du village, détruite par un incendie, se reconstruit péniblement. Derrière, la Montagne et ses ravinala.

     Il fait chaud. Quoique l’été n’ait pas encore commencé, l’air pèse sur tout le corps comme un drap moite. De jeunes enfants sont assis dans la cour et jouent à la dînette avec de la poussière et des boites de conserve. Des pêcheurs radoubent des filets, suspendus par le poids des lests à des barres de bois, posées sur des fourches plantées en terre. D’un geste économe, ils passent l’aiguille dans le quadrillage vert des mailles, tirent d’un coup sec pour fermer le nœud. Des femmes vannent le riz, d’un ample bruissement rythmé. Le Varatraza de la saison sèche balaie les parfums vers le large : relents de saumure et de poissons qui sèchent, écartelés sur des claies, parfums piquants et iodées des patsa[2] étalées sur les pierres, odeurs de sable, de volailles s’abritant sous les cases, de feux de bois qui s’allument sous les marmites… Un oiseau pousse un ki-ki-ki obstiné.

     Tout à l’heure, j’irai au port, là-bas, voir revenir les bateaux… Ou demain, très tôt, quand ils partent…

[1] Planches tirées du tronc de l’arbre du voyageur, écorcé, débarrassées du cœur spongieux, et débitées à la hache.

[2] Petites crevettes séchées, roses ou blanches, qui viennent parfumer les bouillons et apporter un supplément de calcium aux récentes accouchées.

Un pêcheur, à Tuléar ©Dappe

     Comme tous les villages de pêcheurs, Ankazomborona se réveille à l’aube. Les premiers pieds nus claquent sur le sol durci alors que l’obscurité vire à peine au gris. Des pêcheurs s’éloignent vers le port, portant sur l’épaule le mât enveloppé de sa voile, des femmes partent à la rivière, au pied de la montagne, le seau vide sur la tête, le tube de lambaony serré sous les aisselles – les fontaines publiques sont rares, et avares de leur eau. Des enfants ensommeillés sortent de la pièce commune, s’accroupissent un peu plus loin, leur jet d’urine rebondissant en petite cascade sur la terre sèche. La mère attire machinalement sur son sein la bouche du bébé qui vagit. Bref répit, avant la mise en route du feu, pour la cuisson du riz. Dans les gargotes de plein air, on touille la lourde pâte des mofo gasy qui iront grésiller dans les alvéoles du moule posé au-dessus des braises. L’eau bout déjà, pour le café, le thé ou la cuisson des mofo ravigny[1]. Des marchandes s’en vont sur le grand chemin, la pêche de la veille dans une soubique bien assise sur le turban, pour attraper un taxi-brousse vers Ambilobe.

     Le jusant a découvert de vastes étendues de boue noire qui aspire la jambe, parsemées d’étrons de chiens et d’hommes que la marée devrait emporter. Plus loin, vers l’ouest, c’est toute l’ouverture de la mer.

     Sur la grève, par deux ou trois, les hommes peinent à pousser les pirogues à l’eau, longs troncs de bois noirs creusés à la hache, au couteau, les levées de copeaux encore visibles sur les flancs, comme des traces de spatule sur un mur chaulé. Certaines sont surmontées d’un plat-bord qui en rehausse le pourtour, jusqu’à la poupe et la proue rehaussées, les plus élaborées taillées dans le cœur dur du tronc[2] paraissent polies. Les mats sont couchés au-dessus des filets, emmaillotés de leur voile qui porte encore les marques du produit qu’elle enveloppait jadis.

     Les hommes s’enfoncent jusqu’aux mollets dans la boue glissante. La quille et le balancier laissent des sillons dans la matière grasse et molle, d’où s’échappent de lourdes odeurs de vase. Une à une, les embarcations finissent par flotter, et les pêcheurs sautent lestement à bord, les pieds trainant dans l’eau claire, puis rejoignant leur poste de nage, saisissent la pagaie placée à bonne hauteur.

     La longue file avance par à-coup au rythme des rames, s’étire dans l’estuaire jusqu’à la grande baie bordée de palétuviers, les minces troncs gris de lianes haussés sur leurs échasses racinaires poussant vers le ciel leurs feuilles effilées de laurier pâle, dans un moutonnement de vert, infranchissable. Au loin, des formes embrumées et hautes d’îles… Une ligne de montagnes, tassées comme un troupeau d’éléphants assis, ferme le sud jusqu’au cap, mauves puis bleutées dans la lumière croissante.

     La diagonale de tirets noirs traverse le golfe, comme tracés à l’encre de chine sur le bleu-vert de la mer laquée de blanc par les traits de soleil qui débordent la falaise. Enfin, le Varatraza les prend et tels de petits automates, les mats se lèvent, ouvrant des V de toile blanche sur l’horizon, pour se disperser sur la ligne lointaine de la haute mer en carrés dansants, avant de disparaître sous la courbure du ciel.

     Des hommes m’interpellent :
     « Viens avec nous, Vazaha, tu vas voir ce que c’est que la mer. »
     Des jeunes, debout sur leur pirogue qui s’éloigne déjà.
     J’hésite… Ils partent pour la journée, je n’ai que mes lunettes de soleil et un pagne pour me protéger. Et puis l’invite est gouailleuse.

     Il est six heures, les derniers pêcheurs vont quitter la rive. Dont un homme d’âge mûr, qui me fait signe. Sans réfléchir, je traverse l’étendue boueuse qui nous sépare et quelques minutes plus tard, je suis à bord, bien assise sur le banc d’avant, les pieds de part et d’autre du sac à provisions : une bouteille plastique, bouchée avec un tampon d’herbes, un sac contenant du riz froid… Derrière moi, un adolescent aux traits fins et rieurs, casquette vissée sur ses cheveux ras. Un garçonnet est installé sur la couche des filets. Nous partons.

[1] Pâte à base de farine de riz, de bananes écrasées et/ou de manioc, enveloppée dans des feuilles de ravinala, et cuite à la vapeur ou à l’eau frémissante.

[2] Le Teza

Palétuviers de mangrove, côte ouest

     J’ai le cœur battant, moins de la crainte de la mer que de déranger le travail du jour. Le matin, les femmes ne vont pas sur la grève. Sauf les amoureuses… Leur présence sur la pirogue, dit-on, fait fuir le poisson.

     Concentrés, mes hôtes pagayent avec force ; G. est en poupe, la bouche ombrée d’une moustache, le visage carré sous son chapeau de toile, un chandail démaillé moulant ses épaules… Je me voile de mon lamba.

     Nous sortons du chenal. Ainsi vue de près, l’eau est brune, opaque. Le vent, encore brise, est frais Nous avançons vers le large au milieu d’une flottille de retardataires. Les pagailleurs s’encouragent de la voix, les plaisanteries fusent, quant à ma présence inattendue. Je comprends mal le dialecte d’ici, mais j’entends dans les réponses de mes bateliers une fierté espiègle. Ce soir, tout le village saura qu’ils ont emmené une vahiny [1] sur les eaux. L’on me demande si la mer m’effraie. Non, elle ne m’effraie pas. D’abord, tandis que nous poussons vers le large, il n’y a presque pas de vagues. Et puis, malgré l’aspect rudimentaire de l’esquif, il se trouve bien équilibré par le balancier de tribord, sorte de longue gousse de bois fixée à deux traverses.

     À peine avons-nous quitté l’ombre des terres que le soleil rebondit sur la surface de l’eau, éblouissant. L’enthousiasme des hommes, cette bonne humeur qui accompagne cette sortie vers l’air libre, vers la promesse des prises, est communicative. Les coups de pagaies sont rythmés de rires, de courtes phrases mélodieuses.

     À notre tour, nous montons le mât. Ce ne sont que deux solides traverses à peine équarries, fichées en V dans un court madrier rectangulaire, fixé derrière le banc d’avant. La voile se déplie, gonfle, grossièrement bordée par les écoutes coincées aux deux extrémités du balancier, les bateaux s’éparpillent, les conversations s’éteignent.

     Mes compagnons déjeunent. G., gardant le cap de légers coups de pagaie à l’arrière, son jeune aide, répondant au doux nom de Narcisse, resserrant parfois la voile. Ils m’ont bien sûr proposé de partager avec eux le riz blanc. Mais le plat est si petit et l’enfant notamment y puise avec tant d’appétit retenu…

     Nous ne parlons guère. Tout à l’heure, cédant à la maniaque tentation de savoir, j’ai demandé de quel bois, léger et de teinte claire, était fait le balancier.
     « Kakahazo », m’avait répondu G., ravi.
     De bois…
     Il faut savoir regarder, écouter, sans tout comprendre.

     Tous, nous regardons vers Nosy Be, que G. me désigne de l’index replié. La Grande île que chacun, dans la région, situe à sa manière… G. est-il seulement sorti d’Ankazomborona ? Peut-être, certains jours, en rêvant sur sa pirogue, se dit-il qu’il ira – l’embarcadère d’Ankify n’est pas loin. Il partira avant le lever du soleil, traversera cette bande d’eau qu’il n’a jamais vu que d’un côté, frôlera Nosy Komba, où sont enterrés les ancêtres royaux, et qu’on ne montre pas du doigt tendu. Peut-être reviendra-t-il à la nuit. Ou, après avoir beaucoup marché, s’enroulera-t-il dans son lamba, sur la plage, pour ne rentrer que le lendemain. Avec quelles couleurs un pêcheur d’Ankazomborona se raconte-t-il le monde ?

     Lentement, nous avons rejoint d’autres pirogues, regroupées au centre de la baie. Certains équipages, aux bateaux plus robustes, s’éloignent ; on aperçoit leurs voiles blanches encore quelques instants, puis plus rien – sont-ils passés sous l’horizon, ou simplement, comme nous, ont-ils abaissé leur mat ? -. Parmi la flottille des moindres, on commence à pêcher. Une discussion un peu vive s’engage entre G. et un pêcheur voisin : un ordre bref, et Narcisse aide G. à relever le filet pour s’installer plus loin. Déporté par le vent, forcé de jeter et de remonter les filets selon un certain angle, chacun pourtant connaît ici son territoire.

     Le petit garçon s’est assis sur la proue et observe les manœuvres avec une concentration sévère. G., passé au centre du bateau, libère le filet, lest après lest ; les larges mailles vertes surnagent une seconde, puis s’enfoncent dans la profondeur opaque de la mer. Gestes lents, visages attentifs… La première bouée, orange vif, flotte, déjà loin. Une seconde seine est lâchée, puis une troisième, d’un gris sale, au maillage plus serré. D’un murmure ininterrompu, G. guide les coups de pagaie de Narcisse. Il remonte le filet en resserrant la gueule du goulet, décroche les grosses crevettes transparentes et les lance à mes pieds. Les makamba se tortillent, sautent sur elles-mêmes comme des ressorts. Parfois, c’est un de ces gros poissons blancs que j’ai vus suspendus au guidon des collecteurs. Ou un crabe aux pinces vertes, qu’ils écrasent avec un subit acharnement du plat de la pagaie : un scorpion de mer. Le filet gris ramène du fretin, dont une partie est renvoyée à l’eau. Le vent s’est renforcé, et nous chasse continûment vers le large, apaisant la brûlure du soleil, déjà haut.

     La flottille s’est égaillée, un grand silence règne sur la mer. De fins oiseaux noirs, au bec long et pointu et aux dessous d’ailes blanches, nous survolent sans bruit. D’autres, très haut, semblables à de petites mouettes, se laissent porter par le courant du vent. Les filets coulent, sont remontés, relancés… La pagaie glisse dans l’huile brune… Le saut des crevettes fait un petit bruit sec dans le ventre du bateau…

     Les heures s’écoulent, toutes imprégnées de l’observation de la mer, à peine troublées de quelques mots, d’une exclamation pour une belle prise, d’une plaisanterie qui s’échange entre les deux hommes. Lancer, relever, décrocher, relancer… La montée du jour éclabousse les yeux, glisse le long du pagne dont je me suis enveloppée, frappant d’une goutte brûlante la moindre parcelle de peau découverte. La mer est un miroir sans tain, cachant ses profondeurs habitées de vaguelettes qui font légèrement danser le bateau. Les pensées vagabondent, puis reviennent aux mouvements des hommes, aux odeurs salines, à la perception du vent sur la peau, à l’oiseau qui chasse en effleurant la surface de l’eau.

[1] Invité(e)

Côte Ouest, © Nath

     Le soleil est maintenant au zénith et à une invite de G., Narcisse prend place au centre de la pirogue, pour faire la dernière relève de la matinée. Les filets rassemblés, le courant nous entraîne vers le sud-est, dans une zone de basses eaux où d’autres équipages sont déjà à l’abri. Plus loin, la mer se brise en éclaboussures sur une mince langue de sable et de corail. Les pirogues s’accrochent en chapelets, ancrés de part et d’autre – il n’y a guère plus de deux mètres de profondeur. Certains se tiennent à l’écart, des jeunes surtout, qui, à peine immobilisés, s’allongent, la tête sur le plat-bord…

     La mer autour de nous est toute parsemée de ces lignes noires, quelquefois surmontées d’une silhouette grossièrement esquissée d’homme. Notre groupe est composé de quatre bateaux, sur deux ancres. Le clapotis des vagues nous déporte contre le balancier voisin, que Narcisse éloigne négligemment du pied. Les bavardages vont bon train, économes de gestes, les voix s’envolent et retombent, musicales. Ils parlent des femmes. Les leurs, les autres, les femmes en général. Que je sois seule, loin de mon compagnon, déclenche une tempête d’exclamations : « ce n’est pas ici que nous verrions cela », dit l’un. « Cela ne marcherait pas », confirme l’autre. « Et la femme d’Untel partie aux Comores ? renchérit un troisième. Elle devait revenir après quelques semaines. Eh, Eh ! Jamais revenue la belle, il a fallu divorcer… ». Ils discutent avec entrain, m’oublient…

     Les visages sombres, aux traits réguliers, aux bouches charnues et bien ourlées, aux yeux vifs, sont d’une grande beauté. Les t-shirts de Bob Marley, les chemises déchirées de haut en bas, drapent d’une certaine élégance les torses déliés. Les têtes rondes, aux coupes militaires, sont coiffées de panama, de casquettes publicitaires…

     Les mots s’apaisent, les phrases languissent. L’un s’allonge dans le ventre de la pirogue et s’abrite de la voile. Un autre étend ses jambes sur la barre de balancier… Bientôt, il n’y a plus que moi, le petit garçon et Narcisse qui demeurons éveillés. Comme hypnotisés, nous veillons sur la mer tiède qui nous entoure.

     Du côté de la barre de corail, les vagues lancent vers l’horizon bleu sombre des gerbes d’écume. L’eau clapote contre le flanc des pirogues, les balanciers se touchent et se repoussent avec des grincements réguliers. L’enfant accroupi dans le nez du bateau regarde vers le large, vers les îles. Jamais ses yeux ne croisent les miens. Narcisse lui, l’avant-bras jeté par-dessus bord pour toucher l’eau du bout des doigts, me sourit quelquefois. La faim m’est une torpeur douce, rêvant de riz arrosé de bouillon. Il n’y a pas d’attente, ni d’impatience, le temps s’écoule naturellement, respire avec la mer.

Une pirogue vezo oubliée ? Côte ouest © Prin

     Soudain, ils s’éveillent. Les uns après les autres. Se relèvent, repoussent la voile qui les abritait, avec un regard calme vers le ciel où le soleil commence à décliner. Les plus éloignés sont les premiers à lever l’ancre. Quelques coups de pagaie et ils sont déjà loin, petites traces sombres bientôt surmontées de la voile, qui prend la direction de la côte.

     G. ouvre les yeux à son tour. Il se roule une mince cigarette dans du papier journal, prend deux gorgées à la gourde, qu’il me tend. L’eau a un léger goût de vase, tiède. Le babillage a repris, les hommes dénouent les cordes qui les lient les uns aux autres. Le mouvement de la marée, aidé de la pagaie, nous ramène de nouveau en eau plus profonde, nous isole. Les filets sont relancés, deux fois, trois fois… Mais la récolte est maigre. G. m’indique le vent, qui souffle maintenant avec une belle ardeur ; c’est lui qui rend le poisson timide.

     Les voilà qui chantent en relevant les filets, la voix de Narcisse d’un timbre émouvant de haute-contre. L’opération est longue, minutieuse. Les mailles retiennent des branches, des petits crustacés, qu’il faut détacher, doucement, pour ne rien déchirer. Les lourds plis viennent s’empiler dans le ventre de la pirogue. Une remarque tranquille de G. et plusieurs mètres de filet sont rejetés à l’eau. On recommence. Les filets verts des crevettes, d’abord, puis le filet blanc des poissons.

     Vient le temps de remonter la voile, de prendre le chemin du retour.

     La mangrove paraît encore loin quand le vent de terre nous cueille… Il faut baisser la voile, prendre les pagaies pour remonter le chenal rétréci par la marée basse. D’un côté, la rangée de montagnes. Face à nous, la haute falaise plantée de ravenalas. Tout devant, l’embouchure de la rivière, où le village se dissimule.

     Les coups de rames alternés de G. et de Narcisse nous font progresser par millimètres, face aux gros rouleaux sans écume qui nous rejettent en arrière au moindre ralentissement de rythme. Les forces contraires se heurtent avec des gerbes d’eau qui retombent sur l’avant du bateau. Il fait froid. Essoufflé, G. me demande si j’ai peur. Je secoue la tête, crispée. Autour de nous, d’autres équipages luttent de la même manière. Certains, plus légers, nous dépassent, en lançant des moqueries. Le petit garçon, figure de proue trempée, ne perd pas le rivage de l’œil. Devant nous, des hommes ont sauté à l’eau, où ils s’enfoncent jusqu’aux cuisses. C’est au tour de Narcisse, qui aidé des coups de pagaie de G. à l’arrière, remonte prestement à la poupe et saisit le plat-bord. Il paraît ravi, malgré sa respiration précipitée.

     Cela dure longtemps. Alternant pagayage et descente à l’eau, les hommes s’approchent lentement de la plage, en avant de l’embouchure, où se presse déjà la foule des acheteurs, des vendeurs de gâteaux, des premiers équipages à avoir tiré leur pirogue au sec. Un homme, une sacoche banane attaché sur le front, s’avance dans l’eau jusqu’à la taille.

     La première bande de terre est molle et noire, sans résistance sous le pied, j’avance en titubant, mes sandales à la main. Des collecteurs passent d’une pirogue à l’autre, inspectent les filets, comptabilisent les prises. Les bicyclettes s’éloignent, les guidons chargés des guirlandes de poissons enfilés par les ouïes.

     Narcisse m’a apporté un morceau triangulaire de mokary, ces gâteaux denses à base de manioc, de bananes ou de riz. D’être sur la terre ferme lui fait perdre son assurance. Il se balance d’un pied sur l’autre. Il n’est là que pour les vacances, m’explique-t-il. Étudiant à Tuléar, il vient aider son oncle, quand il le peut, et pour se faire un peu d’argent. Il aime cela, dit-il, en hochant vigoureusement la tête. Quelques semaines. Après, il est content de rentrer. C’est dur, la vie ici.

     Le temps passé à remettre la pêche aux grossistes a permis à la mer de remonter. C’est à la pagaie, sur un fonds d’eau libre, que nous reprenons le chenal, vers le lieu d’accostage d’où nous sommes partis ce matin. Les femmes sont au débarcadère et saluent notre arrivée de plaisanteries et d’éclats de rire.

     Je remonte vers ma case, étourdie. Partout, des feux font bouillir l’eau des marmites où cuisent les crevettes. L’on m’interpelle, les gestes viennent expliquer ce que le flot de paroles, incompréhensibles, raconte. Les hommes occupés à réparer les filets ralentissent le lent mouvement de va-et-vient de l’aiguille pour me regarder passer.  Une femme insiste pour que je m’assoie quelques instants à ses côtés. Installée sur un petit banc, elle étale au rouleau, sur une plaque de bois sombre et poli, des boules de pâte que sa fille aînée modèle avec une maladresse anxieuse. Les dépose dans l’huile bouillante. Les retourne d’un geste vif de l’écumoire. Les crêpes se boursouflent, frisent en leur pourtour, brunissent… Elle en retire une de la friture, me la tend, ronde et gonflée comme un nan indien. C’est chaud, légèrement sucré, huileux.

     Je m’efforce de répondre au mieux à son flot de questions : ai-je des enfants ? Y a-t-il des bananiers à Tananarive ? Et des cocotiers là d’où je viens ? Est-ce que les gens mangent du riz ?

     Très vite, nous avons épuisé nos mots communs, nos réalités dissemblables. Alors nous restons simplement là, à observer les disques frits de pâte s’empiler dans la passoire, à rire ensemble d’un enfant qui tire au bout d’une ficelle un crabe privé de ses pinces, à regarder s’éloigner les derniers vélos.

     En fin d’après-midi, je retrouverai G. et Narcisse pour la séance de photo promise. Ils ont mis leurs habits du dimanche, G. en jean et gilet de reporter sur son torse nu, Narcisse, les cheveux humides, plaqués en arrière, avec un pantalon de toile beige et une chemise d’hiver à carreaux, les pieds chaussés de lourdes bottes de marche. Ils posent, se serrent théâtralement la main devant l’objectif. Ils paraissent heureux.

     Demain, je serai partie. Demain, ils seront de nouveau en mer.

      C’était une belle journée.