– I –

         Dès le premier cours, dans les salles hautes et claires de l’Institut des Langues et Civilisations Orientales de Paris, la phrase du professeur avait retenti comme un avertissement :
« Apprenez à voir autrement. Alors, seulement, il vous sera possible de vous exprimer en malgache. »
         Peut-on comprendre de la même manière la quête de Lancelot du Lac, lorsque c’est Lancelot qui raconte l’histoire, ou le Graal, ou le lac ?

         Avant même le départ, Madagascar ne pouvait être un simple changement de décor, d’un exotisme attisant la curiosité de l’écrivain en mal d’inspiration. Depuis quelques temps, je me ressentais borgne. Ne réfléchir, ne raisonner, ne croire comprendre la nature humaine que par l’hémisphère nord. Il était temps d’écarter l’œillère, d’élargir mon champ de vision. Je décidai de prendre un aller simple pour l’Île rouge, en bateau.
         Madagascar. Une île. Les Tropiques. Les végétations luxuriantes, comme dans les livres. Et un peuple dont je ne pouvais rien savoir avant de l’avoir appréhendé au coude à coude, dans la rencontre exigeante avec l’Autre.
         Dites : « Madagascar ». À quoi pensez-vous ? Quelques images de lémuriens, ces charmantes bêtes pas vraiment singes, avec leurs yeux langoureux et leurs pattes agiles. Des morts roulés dans des tapis et qu’on transporte en riant, en chantant, dans un concert de battements de tambours et de flûtes dissonantes. Des enfants dans les rues, le nez collé de morve, un t-shirt grisâtre et déchiré flottant autour de leur corps trop maigre, avec leurs mines de biches poursuivies par le chasseur…

         Pour découvrir, il faut d’abord partir. Quitter ces lieux, ces gens, qui à force d’être familiers, deviennent à eux seuls tout l’univers. Vaincre la peur et se disposer à aborder une terre nouvelle, qui n’est encore qu’une image, de livres et de rêves.
         Ainsi, le dernier jour était venu ; la neige n’avait pas encore recouvert la terre de ce grand Nord québécois où je venais de passer quinze ans. J’avais marché une dernière fois sur les chemins de campagne, en m’étonnant de détails qui, dans l’étrangeté de la séparation imminente, se révélaient avec une acuité neuve. Ces jeunes pins que je reconnaissais à peine, avec leurs aiguilles disposées deux par deux, leurs troncs au manchon d’épines, les cocottes à l’intersection des branches. Il y avait là des asters bleus, qui vivaient leurs derniers instants d’automne. Un sous-bois de mousse, aux plantes microscopiques.
         Chaque jour, il faudrait ainsi savoir remarquer ne serait-ce qu’un détail du monde.
         Le ciel était gris, la journée tranquille. Un bruant rayé voltigeait dans les ramures nues d’un tremble, les pies reprenaient leurs criailleries d’hiver. L’eau était basse à la hauteur du petit pont et les castors sillonnaient les lacs, une branche d’aulne entre les dents.
         Bientôt, allaient revenir ces nuits tant aimées, quand le froid gèle jusqu’au souffle et que la clarté lunaire éclabousse la neige. Nuits de silence, à mille lieues de toute terre habitée, journées noyées de bourrasques ou, au contraire, vibrantes d’une luminosité bleue, à peine supportable.
         La veille, un lointain voisin m’avait rendu une dernière visite. Deux voyageurs qui partagent le thé, avant de reprendre leur route. Émotion contenue, un « Tchao, à la prochaine… » qui laisse l’avenir en friche.
         Je quittais le bout du monde, pour rejoindre une terre d’hommes, de l’autre côté du globe. Je refermais le livre de la forêt boréale, avec l’immensité du Bois serré autour de la maison, l’odeur de fonte et de bûches en flamme, une tranquillité présente. Pour quelle nouvelle aventure ?
         La pensée, dans de tels moments, se tient par la bride.

         Il me fallait du temps pour partir. Du temps pour arriver. J’avais choisi, comme sas d’existence, de repasser quelques semaines à Paris. Nécessité administrative, mais aussi désir de revisiter des lieux de souvenirs, de constater qu’ils étaient encore là, à peine changés, toujours accessibles dans cette merveilleuse époque où les fuseaux horaires se franchissent avec des bottes de sept lieux.
         Un lieu est une histoire qui se conte dans le quotidien renouvelé des pas.
         Le café crème au comptoir, les parfums de marché avec les vendeurs haranguant les ménagères, le crépuscule sur la Seine, la pointe de l’Institut de France dans le ciel soudain très libre, les librairies qui débordent en lumière sur les trottoirs. Et puis les théâtres, les charcuteries et les fromages, les bibliothèques où le lecteur s’oublie dans des images d’ailleurs. Où je me perdais dans des paysages de Madagascar, qui pour être lus et devinés sous les mots d’autres voyageurs, n’avaient encore ni musique ni parfum. AN-TA-NA-NA-RI-VO – je tendais l’oreille vers le rêve des noms. Mes doigts caressaient la douceur des cartes : Diego Suarez – ANTSIRANA -, Fort-Dauphin – TOLIARA -, Foulpointe… Je me rassurais à la douceur de la langue : Veloma[1] était trop tendre pour être né d’un peuple méchant.

         Tourbillon des mille choses à accomplir : le visa, les cours de malgache, les vaccinations… Et aussi la plongée dans les archives pour mieux connaitre ce monsieur d’Auch qui – bizarre idée – après y avoir fait naufrage, avait décidé de mourir à Madagascar. De temps en temps – ouf – se poser, regarder par la fenêtre les grises lumières de l’île de France jouer sur les toits de zinc.
         Il est si facile de devenir ce maudit Français, ce Vazaha[2] râleur et impatient. Qui fait tout en même temps, lit son journal dans la cohue du métro, consulte son téléphone en dînant au restaurant, se promet d’aller faire de la gym en feuilletant son agenda, court les magasins en rêvant de se mettre au lit avec un grog. Parfois, m’étant rendue à pied quelque part, je me surprenais à avoir déjà effacé de ma mémoire le spectacle des rues remontées, des gens croisés. Pour la millième fois, je formais le vœu d’être plus attentive.
         Puis de nouveau, cela glissait, fuyait, la fin de la semaine déboulait sans crier gare, la fin du mois. Pourtant, le jardin du Luxembourg est si clément en octobre, avec ses marronniers rouillés en bordure de feuilles. Le village de Ménilmontant se racontait, par petites promenades, cachant mal, au détour des rues venteuses de novembre, des jardinets de province. Je retrouvais le XXème arrondissement, quitté pour une brève absence – vingt ans, c’est vite passé – ayant fait peau neuve, les squats remplacés par des appartements bourgeois.
         Ces déambulations rêveuses remettaient de l’ordre dans un passé que je laissais derrière moi, l’immuable de la forêt canadienne et les demeures de France. Moi, je le savais, j’allais bientôt être envahie d’autres images.
         Alors, ce fut Marseille.

[1] Véloûm(a) : au revoir

[2] Mot malgache désignant l’étranger, le Blanc, et par effet de nombre, le Français.