11 – 8 février :

     Nous avons quitté la Mer Rouge, pour rejoindre le Golfe d’Aden. Mer d’un bleu clair et vif que je ne lui avais encore jamais vu.

     Au Cap de Raas Caseyr[1] (Guardafui), à la pointe de la Somalie, nous avons espéré des baleines, en vain. La nuit est tombée très vite, avec un soleil d’Afrique écarlate et charnu s’enfonçant à vue d’œil derrière l’horizon, sans même tacher la mer de sang. Un instant, un autre bateau était là, sur la courbe entre mer et ciel, avant de disparaître dans l’obscurité. Au travers de tout cela, un oiseau est passé.

     Il n’y a rien à dire. Comme la certitude du dérisoire vient facilement au cœur, parfois…

[1]
« Ce nom vient, je crois, en réalité de « Arde el fil », terre de l’éléphant : non qu’il y en ait là plus spécialement qu’ailleurs mais cette dénomination fait allusion à une montagne en forme d’éléphant couché, bien connue des anciens qui venaient chercher l’encens et la myrrhe et qu’ils nommaient le mont Elephantas »

Henry de Monfreid, Les Secrets de la mer Rouge

10 février :

     Houle de mer depuis ce matin, venant du sud. Le Catherine Delmas ne tangue plus d’un bord sur l’autre, mais plonge du nez, remonte à la vague. Mer pourtant calme, ondulante et bleu sombre, luisante au soleil en plaquages argentés. L’Océan indien n’est pas plus émeraude que la Mer Rouge n’est rouge, mais changeant, habité d’un lent mouvement venu des profondeurs, en ondulations s’effaçant avant la cassure. Des bandes de poissons volants en effleurent la surface, en très légers ricochets.

     Je passe de longues heures sur le Deck. Maintenant qu’il n’y a plus d’île, de bateau, ni de cap, il me semble que ma vigilance est indispensable. Qui percevra autrement ces ocelles clairs sur la vague sombre, ces nuances de lilas et de rose dans l’approche du crépuscule ? Ces lourds amas cotonneux de nuages, si bas qu’ils se toucheraient de la main ? L’air mouillé et tiède, les brises de fraîcheur de l’aube et du soir, cette envie de ne rien d’autre que cela : une contemplation rêveuse et solitaire. Hier, dans mon dos, quelqu’un a poussé la porte venant des coursives, je ne me suis pas retournée, la porte est retombée…

     Il y a une grande pudeur à respecter ainsi l’Autre dans sa méditation. Je côtoie ces hommes, partage leur quotidien : les repas au mess, les exercices d’évacuation, les conditions météorologiques, la journée que les sonneries d’alarme découpent en tranches… Chaque jour, je converse une heure avec l’un ou l’autre, le plus souvent le Capitaine ou le Chief Officer. Mais il y a aussi ces grands moments de silence en cabine de pilotage, chacun attentif à la mer selon ses préoccupations et dans le secret de ses pensées. Est-ce l’effet de l’environnement, austère, où les distractions ont peu de part ? D’un milieu traditionnellement masculin, où la femme redevient la Princesse des contes d’autrefois ? Je retrouve cette grâce démodée des rapports humains qui me plaisait dans le Bois, où femme trappeur parmi les hommes, Européenne parmi les Canadiens, ayant choisi un isolement auquel, souvent, ils étaient contraints par nécessité, j’étais protégée par un halo de mystère.

     Cette nuit, nous avons passé l’Équateur, et baptisée par un seau d’eau froide, je suis devenue Chipiron, sorte de calamar cracheur d’encre. Le Capitaine est ravi de son bon tour et de ce surnom que lui a suggéré sa fille, depuis l’Allemagne, dans un échange de télécopies. Une fille diplômée, dit-il avec fierté. Comme c’est étrange… Cet homme à qui je parle à peine, dont je n’ai toujours pas rencontré l’épouse, cloîtrée dans sa cabine du troisième étage, s’est préoccupé de cela.

     Demain, nous toucherons au port de Victoria. Cela fait plus d’une semaine que nous ne voyons que la mer.