– 3 –

29 janvier 1999

         Dès le petit matin, je vais pousser la lourde porte en fer qui me sépare de la plate-forme arrière. La ligne de l’horizon commence à se teinter de rose, réveillant les couleurs de la mer. Nous glissons entre les Alpes encapuchonnées de neige et la Corse, en route vers l’Italie. Dans le sillage du moteur, l’eau est émeraude.

         Des sièges et tables de jardin sont poussés contre la paroi du château, au centre un vaste cube de piscine offre la désolante vision de son vide. Cet espace, coincé entre les garde-fous du bastingage, m’est dévolu, du moins, j’en décide ainsi. Son aspect abandonné et solitaire me plaît. C’est la tourelle dont à l’abri des regards, je viendrai m’informer des métamorphoses de l’eau, du ciel et du vent. Le grondement des machines, le panorama de la mer qui fuit vers l’arrière, tracent autour de moi un cercle de craie. À l’horizon, se découpe la silhouette noire d’un autre navire. Il me tarde de lâcher du regard les terres.

         Mer Ligurienne. Mer Tyrrhénienne…

         Île Gorgona, pareille à un visage de femme renversée vers le ciel. Île di Capria. Île d’Elbe. Île Pianosa, île di Giglio, di Giannutri, îles Alicudi, Felicudi, Salina, Lipari …

         Beauté des îles. Mondes clos, dressés à pic au-delà des côtes aux rades dangereuses. Immuables, survolées d’oiseaux, elles gagnent, ainsi aperçues de la mer, une pureté de sanctuaire. Réservoirs secrets de parfums de terre, de fleurs, limbes où le temps s’écoule sans à-coups, où la rumeur des peuples, chamailleurs et cupides, s’apaise. Certaines sont dépourvues de source, dit-on, livrées à l’aridité de la pierre ponce, du granit, des coulées de lave séchée. D’autres abritent d’importantes communautés humaines, des bases militaires. Que m’importe…

« Les Kerguelen (étaient) situées en dehors de toute ligne de navigation …
C’est avec une extrême prudence que les navires approchent de cet archipel qui se compose d’environ trois cents îles et dont les côtes, souvent brumeuses, sont bordées de récifs dangereux…
L’intérieur du pays est absolument désert et la vie y fait totalement défaut.
»
(Jean Grenier, Les îles)

Source WIkipedia

         Une île est une boîte à surprise de l’imaginaire. S’y trouvent encastrés des rêves successifs, qui chacun disent l’aspiration de l’homme à un monde neuf, à une nature encore protégée de l’avidité de l’espèce, à un espace où il se trouverait le premier à poser les pas. Pour s’empresser de le modeler à son image. Était-ce en tant qu’île que Madagascar, parmi tant d’autres pays et coutumes, m’avait attirée ? Comme elle avait inspiré Daniel Defoe, qui y avait situé son utopie imaginaire, Libertalia. Ou Patrick Cauvin, pour une Villa vanille confite en exotisme insulaire. Espaces au bord du gouffre, où la liberté ne connaît pas d’entrave, où l’être est délivré de son encombrante mémoire.

         Hélas, les îles sont toujours habitées ou stériles. C’est en moi, durant ce passage en mer, qu’il faut repousser les encombrements de mémoire, créer ce vide qui me permettra d’aborder les côtes coralliennes avec un esprit sensible. Ainsi, m’expliquait ce matin le Chief Officer : « au cœur de la tempête, les oiseaux de mer, pris au dépourvu, piaillent et volettent dans un ciel absolument bleu. »

         Livorno. Nuit dans la baie de Livourne. Les équipes de quai sont débordées, nous attendons l’aube pour pénétrer dans le port. Au loin, la ville scintille dans l’éclat de ses réverbères et de ses fenêtres. D’autres navires se dispersent sur les eaux alentour, eux aussi affourchés sur leurs ancres, entravés par leur chaîne. Pétroliers, porte-conteneurs, corvette de guerre, qui révélés par les lumières de mâts ruisselant vers le pont, se métamorphosent en galions, en voiliers fantômes, en terre-neuviers, en galères. Ou encore en Titanic comme j’en ai l’étourdissante illusion en me penchant de la pointe de l’immense coque vers la mer, regardant descendre l’ancre au bout de sa chaîne dans des grincements de poulie et des bouffées de rouille, happée par la tourbillonnante opacité des profondeurs. Ces ombres illuminées glissent, disparaissent et réapparaissent dans une noirceur sans étoile.

         Face à de telles émotions pures, il n’est pas juste de désespérer.

         Dans sa cabine, le Second accompagne au violon un air de Scottish ; à l’étage du dessous, les matelots philippins écrivent à leur famille, jouent aux cartes, bavardent. Du moins je l’imagine, dans cet espace qui m’est à jamais interdit. Dans son antre de la tourelle, le Capitaine et son épouse occupent cette soirée vacante comme n’importe quel couple, sur la terre ferme. Le navire m’apparaît en croquis de coupe, avec ces cellules rigoureusement cloisonnées, semblable à la maison de Perec, dans La vie mode d’emploi. Tirant sur ses ancres, le Catherine regimbe, et en cette seconde nuit, ce n’est plus un long tangage qui me berce mais un clapotis heurté.