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Février 1999
Le pilote ne nous rejoint qu’à midi. La matinée a été claire, et j’ai vu le soleil poindre dans un creux de montagne. La Gorgona est toujours visible, là-bas, du côté de la mer. Nous avons déjà levé l’ancre, et longeons à bonne distance le navire de guerre, hérissé et massif, un porte-conteneurs qui est destiné aux Caraïbes, et un bateau de croisière. Nous glissons furtivement vers l’entrée de la baie quand la vedette du port vient se coller à notre flanc, et que l’échelle de corde est lancée au pilote qui y grimpe en se dandinant au-dessus des vagues.
Dans la lumière verticale du jour, le port a retrouvé sa beauté trouble de zone industrielle. Fer et tôle, couleurs de rouille et de brun délavées par les intempéries, silhouettes comme tracées à l’encre de chine des grues, rails et camions, silos, hangars.
– One six zero.
– One six zero, sir.
– Hard to starboard…
Au poste, le Capitaine et le Chief Officer, sont en grande tenue. Le chef pilote, Philippin trapu et cuivré, répond aux ordres de manœuvres de l’officier italien et tourne par degrés la roue du gouvernail. Sur la table du bureau, est étalée la carte de la côte, avec ses tracés noirs et ses chiffres, ses ondulations de lignes de niveaux, mettant à nu les profondeurs de la mer. Cela sent le café, l’after-shave, l’odeur miellée des cigarettes américaines. Depuis les terrasses disposées de chaque côté de la cabine vitrée, l’empilement des conteneurs est pareil à un gigantesque Lego multicolore qui se détache de l’arrière-plan d’eaux brunes.
Ce qui ressemble à un bateau de pêche bardée de bouées vient coller sa forme dérisoire à notre flanc, et nous guide vers le chenal des hauts fonds, tel un rémora ventousé à son squale.
Le capitaine m’a proposé une descente en ville, avec son improbable épouse. J’ai décliné l’invitation. Je crains de briser le charme de ce début de traversée par une ordinaire terrasse et un cappuccino. Pourtant, avant de partir, j’ai tant rêvé d’escales !
« Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.
Un voyage se passe de motifs . Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, et bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait »
(Nicolas Bouvier, L’usage du monde – Avant propos)
Mer houleuse sous un vent force huit, pareille à une peau grise gonflée de l’intérieur. Les vagues se cassent en un éclaboussement d’écume. Vers le sud, une bande de clarté, dont on ne sait si elle appartient à la terre ou au ciel. Et puis, tout à coup, la lumière se voile, de lourds nuages envahissent l’horizon, il se met à neiger.
Je ne croyais pas si bien dire avec mes images de monastère. La vie d’un bateau a ses rites et ses offices. Je forge les miens, au travers de ceux de l’équipage qui s’occupe de ses affaires, sans s’inquiéter de moi. J’ai mes heures de visite à la mer, mes laudes, mes nones et mes vêpres.
Les repas, que je partage au mess avec le Chief Officer, ne durent guère. Les deux mécaniciens est-allemands, que nous surprenons parfois torchant le reste du plat du jour avec du pain, répondent à peine à mes salutations, et le coq philippin me grimace à heures fixes un sourire, par la porte de la cuisine ouverte.
Deux ou trois fois par jour, je monte en cabine de pilotage. Contempler les cartes, échanger quelques politesses charmantes avec le bosco. Et surtout écouter le Chief Officer me raconter son métier, les lieux et les dangers de cette traversée, les vents et les courants qui poussèrent sans doute le personnage de mon livre à venir tout au long de son voyage de Bordeaux à Bombay. Ce sont des conversations brèves, pleines de courtoisie, et de la jovialité que ce grand homme à la barbe poivre et sel, aux yeux bleus, met dans tout ce qu’il accomplit. Le capitaine fait parfois irruption, d’humeur changeante, parfois charmant et sautillant comme un lutin, ou sombre et muet. C’est avec lui que j’ai parcouru l’ensemble du navire, dès le premier jour.
En dehors de ces instants rares, je ne quitte guère ma cabine et mon entrepont. Je médite de longues heures devant la mer, à regarder passer les îles, à mesurer sur ma peau le progressif réchauffement de l’air, à tenter de retenir les infinies nuances du mariage entre le ciel et l’eau.
Nous roulons nos seize nœuds, dix-sept nœuds de croisière ; trente kilomètres à l’heure, voilà une progression à échelle humaine. Nous avançons vers le Stretta di Messina, le détroit de Messine. Cette nuit, nous sommes passés au large de Stromboli.
Dans la nuit couverte, à peine éclairée d’une grosse lune intermittente, il formait une grande masse sombre de mille mètres de haut, dont le sommet disparaissait dans les vapeurs. Il était minuit. Plus nous approchions, plus se distinguaient les longs plis qui descendaient sur son flanc sud vers la mer. J’étais dans la fébrilité d’un sommeil retardé. Mais on ne voyait rien d’autre que cette masse violente et quelques rubans de fumée qui se mêlaient aux nuages.
Dans le livre des traversées qui raconte aux marins les détails de ce qui les entourent, il est écrit qu’on y commercialise la pierre ponce. Que d’autres volcans aux alentours, tel le Vulcano ou le Salina qui continue, de temps à autre, à roter dans l’air ses décharges d’hydrogène sulfuré, s’accommodent de présence humaine. Étions-nous saisis par la même émotion, devant ses dragons endormis ? Chacun, dans la cabine de pilotage plongée dans l’obscurité, allait et venait, comme sur la pointe des pieds. Et puis, soudain, une lueur rougeâtre, une langue indécise de feu vint se refléter sur le ventre des nuages, avec un ondoiement d’aurore boréale. Le Chief Officer se tourna vers moi, le regard triomphant.