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              Les tourbillons de Charybde et Scylla ont depuis le tremblement de terre de 1783 perdu leur hargne. Et si les connaissances des fonds, aujourd’hui parcourus et sondés, les instruments de précision, ont remplacé l’habitude et le coup d’œil du skipper, les détroits et les caps n’en gardent pas moins leurs génies. Il ne s’agit pas seulement de manœuvres, mais de passage. Aventureux, incertain. La nuit vient y ajouter son halo de mystère.

              Le pilote, lancé à l’abordage de notre pont depuis sa vedette, nous guide, et les indications de la radio crachotent de l’italien ; nous nous glissons dans la faille marquée du clignotement des phares – rouge et blanc pour les caps à bâbord, rouge et fixe pour Punto Pezzo à tribord -. Cela dure longtemps, dans ce goulet éclaboussé de lumières, parcouru de ferries, tandis qu’un autre porte-conteneurs, plus proche de la côte italienne, remonte derrière nous, pareil à un cheval de course.

« Nous traversâmes en gémissant le détroit : d’un côté Scylla, de l’autre la divine Charybde qui aspirait avec un bruit terrible l’eau salée de la mer. Quand elle la vomissait, l’eau secouée bouillonnait comme un chaudron sur un grand feu et l’écume jaillissante retombait sur le sommet des deux rochers. Mais lorsqu’elle engloutissait les flots salés, on ne voyait qu’un tourbillon à l’intérieur, et les alentours du rocher retentissaient d’un horrible vacarme. Au fond, on apercevait la terre et le bleu sombre du sable. Une terreur blême s’empara des hommes. « 

Odyssée, chant XII, traduction d’Hélène Tronc, © Éditions Gallimard, 2009

              Nous fixons les caps, l’un après l’autre.
– Passing two, forty-five…
– Forty-five, Sir.
– Steady.
– Steady, Sir. »

              Et puis, nous redescendons. Au bout de la brèche, il n’y a plus que le noir, eau et ciel confondus. Il se met à pleuvoir. Nous ayant remis sur la route de la haute mer, le pilote nous quitte, reprend son échelle de corde, saute sur la vedette. Le détroit départage les eaux, six heures séparent les hautes marées d’un bord à l’autre de l’invisible frontière. Devant nous, la mer Ionienne, pour de longues journées sans escale.

              Il est sept heures et nous dépassons la dernière île d’Europe. Gàvdhos. Un grand plateau incliné, rocheux, recouvert d’une verdure rase. Piqueté en son centre d’angles aigus de toits et de pointes de clochers. Les bords ont la couleur de la craie, taillés en falaises. Le temps est beau et clair. Nous poursuivons notre route vers l’Égypte.

              À l’horizon d’une mer sombre et tranquille, montent des geysers d’eau. Un oiseau minuscule volette au-dessus du pont. Depuis quand est-il là ? D’où vient-il ? Il règne dans les coursives un silence, une torpeur plus marquée qu’à l’ordinaire. Parfois, un bateau apparaît au loin, puis disparaît derrière la courbure du globe. Les moteurs ronronnent. RAS. Vacances maritimes.