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     Toujours la pleine mer. Ciel dégagé. Il fait doux. De toute la journée d’hier, nous n’avons aperçu aucune terre ; tout juste, rarement et à l’extrême horizon, la découpe d’un bateau.

     Je monte au poste de pilotage à la nuit tombée. Au loin, des lueurs bleues, puis jaunes, descendent sur la mer. Une étoile isolée, perdue dans un ciel trop grand.

     Atmosphère confinée de la cabine, avec tout autour, derrière les parois de verre, le vent, la mer et le ciel. Pas feutrés. Paroles douces. La lampe du bureau éclaire la carte déroulée. Notre chemin s’y dessine, plus assurément que dans l’espace. Tracés de crayon noir, entre les îles et les écueils. À longs traits tirés à la règle. Comme c’est simple ! Nous avançons donc. Escortés par ce ronronnement constant des moteurs auquel l’oreille, bientôt, ne prête plus attention. Balancés par la caresse constante de la houle sur la coque… Une voiture surmonte le paysage, un train le fend ; le bateau, lui, s’y glisse. On ne lutte pas, on s’abandonne. On redoute des colères qui se doivent d’être brutales et simples. Je repense au Québec, aux vastes étendues blanches des lacs gelés la nuit. Même paisible uniformité, même sentiment à la fois de précieuse présence du souffle et d’insignifiance. Nous pouvons souiller, et non vaincre. Il y a là une force impassible, une cohérence violente dans laquelle on se diluerait volontiers. Glisser par-dessus bord, s’envelopper de sommeil tiède… Les repères ne font pas défaut, ils s’abîment. Il faudrait un Bachelard pour parler de la non-volonté de la mer.

« J’avais presque trente ans quand j’ai vu l’Océan pour la première fois. Aussi, dans ce livre, je parlerai mal de la mer, j’en parlerai indirectement en écoutant ce qu’en disent les livres des poètes, j’en parlerai en restant sous l’influence des poncifs scolaires relatifs à l’infini. En ce qui touche ma rêverie, ce n’est pas l’infini que je trouve dans les eaux, c’est la profondeur »

Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, V.