9 – Mer Rouge
Le ventre du bateau est bien plus que la face immergée de l’iceberg. C’est un dédale opaque, d’escaliers de fer, de trappes, de colonnes massives – conteneurs ajustés coins à coins : dix mètres en plongée, pour vingt-quatre en surface -, de passages étroits, entre tôle et tôle, de compartiments, de cloisonnement, de lézardes silencieuses, de pourrissement latent, de déséquilibres accidentels… En bas, les moteurs ne sont qu’un pouls sourd, à peine perceptible. Sans la brèche imposée par la lampe, la noirceur est celle d’une mine. Mine de métal, dénuée de terre, privée d’odeurs, sauf celle, doucereuse, de la saumure. Une mine sans mineur.
Aujourd’hui, l’ordinateur sait tout, règle tout. L’emplacement de chaque bloc, en fonction du poids, de la destination, des besoins en température ; le niveau d’eau dans les ballasts ; la provenance de chaque marchandise, sa date de péremption, sa valeur… Le temps écoulé, l’espace à parcourir. Les vents, les marées, les pressions…
« Mais il faut descendre, tout de même »
Écouter, épier, poser la main sur les parois, tâter du doigt les menaces de rouille. Car le navire, sournois, prépare ses failles en secret. Alors le Chief Officer veille. Comme cet homme rencontré lors d’une nuit lorraine, amer mais non vaincu devant son écran empli de tableaux, de chiffres, soumis à cette machine sans œil et sans oreille, qui réglait le travail du haut-fourneau.
Soudain l’Ecossais s’anime :
« Ce soir, si vous voulez, je vous apprendrai à vous servir du sextant. Les machines tombent en panne quelquefois. Il ne faut pas oublier les vieilles méthodes. »
Cet homme m’étonne. Avec sa barbe poivre et sel, sa peau couperosée de trop de vent, il joue toujours au marin. Animé du même enthousiasme qu’à seize ans, lorsqu’il s’est inscrit à l’Ecole de navigation. En cachette du père qui le destinait à d’autres occupations, moins farfelues. En rupture avec sa fiancée d’alors, peu tentée par des amours en pointillés.
Il raconte cela avec jovialité, moins dans la confidence que comme un const. Et aussi la vie quotidienne de ces îlots émiettés d’Écosse, où la tournée achevée, il retrouve femme, filles, camarades violoneux, et la gaité des soirées de pub. La vie lui est bonne camarade, semble-t-il. Rassurante dans ses habitudes, aventureuse par cette alternance d’occupations et de cadres.
Lorsque nous remontons à la surface, nous restons perdus un instant dans la contemplation des jeux de lumière sur la mer, des ondulations cassées de crêtes. De rares îles revenues ponctuent l’immense palette mouvante.