Quitter la Réunion, sa moiteur et ses plages, île minuscule drapée dans ses voies rapides et son drapeau français, traverser un dernier espace de mer étale sur laquelle le Catherine Delmas allégé tangue et saute, et toucher le port à Tamatave, c’est remonter le temps.
Dans la rade, traînent quelques bateaux rouillés, des pirogues d’où des pêcheurs lancent leurs filets. Le pilote nous a fait longtemps attendre, un vieux et petit Malgache renfrogné, tirant sur sa cigarette avec délectation. Dans un anglais zézayant, sans cesser d’ajuster ces lunettes, il nous guide vers la terre, un paysage de plaines littorales butant sur des plateaux plus lointains, perdus dans une brume de chaleur. Sur les quais, les dockers arrivent par petits groupes, à pied, à vélo ou débarquant de vieilles camionnettes, pareils à des badauds venus là au spectacle, s’avançant en dansant sur leurs hanches.
Mon débarquement s’organise dans une panique lente. L’adieu au bateau et à l’équipage, les bonjours à ceux qui m’accueillent sur la terre ferme, le contrôle de mes malles… Quatre fouilles successives, minutieuses, du quai de débarquement vers le bureau du responsable des douanes. Un cercle de curieux s’agglutine autour du déballage, visages sombres, sourires à peine esquissés, puis rires, jaillissants, tout éclaboussés de dents, pour un objet inattendu. L’un me demande un dictionnaire, l’autre répète avec insistance : « arrosage, arrosage… » Accablée de cette chaleur humide, je peine à comprendre. Le représentant de la compagnie maritime me tire par le coude, me murmure ses recommandations à l’oreille : pas de bakchich, pas de kadô, pas d’arrosage.
« Parce que vous, vous passez, me dit-il l’air navré. Nous, nous restons. »
Je le vois pourtant glisser des billets pliés dans des paumes furtives.
Cela dure. Le temps coagule. Mes cantines avancent par centimètres vers la grille du port. Le jour s’atténue, et bientôt, avec la brusquerie des crépuscules tropicaux, il fera nuit.
Campagne lancée par l’ITF (Fédération Internationale des ouvriers du transport) en février 2017, en soutien de dockers malgaches licenciés.
Et tout à coup, la sentence tombe, d’un sous-chef impassible : l’inspecteur des douanes est parti, il faut revenir demain.
Mon amusement d’entomologiste se mue en une colère dont depuis un moment déjà, le représentant de la compagnie maritime guettait sur mon visage les signes avant-coureurs. Laisser tripatouiller mes affaires, soit ; abandonner mes précieux livres et ordinateurs aux convoitises de ces gens dont je ne sais même pas ce qu’ils font là, dans cette zone douanière transformée en plateau de cirque, c’est intolérable. Je tempête, j’éructe, mouline de grands gestes, ponctue du doigt dans le vide des menaces qui se heurtent aux expressions placides de mes interlocuteurs. Autant donner des coups de poings dans la paroi capitonnée d’une cellule.
On va quérir un second douanier, le visage rond, quelques dents en moins, vêtu d’une chemisette aux bariolages marrons. Un autre vazaha[1], responsable du cabotage, tente d’appuyer mes arguments. Peine perdue… Les cantines ne sortiront pas ce soir de l’enceinte du port.
Non, je ne suis pas autorisée à bivouaquer devant la porte du conteneur dans lequel il m’est proposé qu’elles soient mises « en sûreté ». Non, elles ne peuvent être remontées sur le bateau, puisqu’elles ont déjà entamé leur processus de dédouanement.
Sourires…
Ma rage, c’est certain, est un désastre. Mon intransigeance est moins solide que la leur, il faudra céder. Cette évidence rend sûrement grotesques mes derniers sursauts de dignité offensée. Pour faire passer l’orage, le vazaha du cabotage, qui entre temps a planqué mes bagages à main dans sa voiture, nous vante le charme d’un apéritif partagé à l’hôtel. Une bière bien fraîche. Sur une terrasse ventilée.
[1] Terme désignant les Étrangers, et par glissement de sens, les Blancs.
Que dire de Tamatave (Toamasina) ? Ville portuaire, deuxième agglomération du pays, fief des Betsimisaraka[1] et de la famille du Président, exposée aux cyclones et aux pluies diluviennes, aux fièvres paludéennes et aux chaleurs des tropiques… En vain, celui qui n’aurait de ville que des notions européennes y chercherait un centre. Une ou deux grandes rues en font office, se coupant à angle droit, trouées de nids de poules, envahies de petites échoppes où l’on vend de tout dans l’obscurité d’étagères poussiéreuses, et de tréteaux de rue qui proposent deux tomates, un savon… Des arbres majestueux bordent des vestiges de trottoirs, des beautés romantiques d’architectures coloniales poursuivent leur lent et inéluctable effritement, de jeunes garçons noirs, à peine vêtus, charrient des pousse-pousse où s’encastrent de noires Africaines ou de jaunes Asiatiques, également encombrées de sacs, des hommes aussi avec leurs attachés-cases. Il fait chaud, très chaud. Une rafale de pluie s’abat sur la voiture, transformant les ornières en étangs qui projettent au passage des geysers d’eau brune. L’air, plus que jamais moite, se surcharge de l’haleine lourde de la terre, d’odeurs de fleurs, de sueur. La mienne, la leur. Puis le déluge s’arrête brusquement, après un dernier égouttement qui tombe en flocs lourds des feuilles grasses des bananiers. La ville s’enfonce dans une obscurité dense, éclairée par points espacés d’une lanterne, d’un réverbère languissant, de phares de voiture ou d’un pas de porte ouvert où des gens se tiennent en groupe, assis les uns contre les autres.
Tout m’amuse, tout m’enchante. La bière, douce au goût, me monte à la tête. Le vazaha plein de sollicitude discute avec un autre, venu s’attabler avec nous, de ce que ce pays pourrait être, « s’ils se mettaient à travailler, et si les autorités arrêtaient de nous mettre des bâtons dans les roues… ».
« Voyez-vous, Madame, m’explique-t-il d’un ton épuisé, ici, les investisseurs ne sont pas protégés. Et puis, la corruption… Avant, je faisais du café. Cela marchait. Et comment ! Maintenant, j’ai arrêté. Il n’y a plus rien à faire ici. »
Ses yeux jaunis de paludéen, ses pommettes couperosées de buveur trahissent la soixantaine passée pour moitié sous les cocotiers. Son ventre s’arrondit béatement au-dessus du short, qui laisse voir des jambes maigres, tachetées de son. De temps à autre, prestement, il écrase un moustique sur le haut de son crâne où sont lissés ses derniers cheveux gris.
Mon optimisme n’en prend pas une ride.
J’entre à Madagascar par la porte de l’est. La porte de l’ancestralité. Celle par où les légendes aiment voir arriver les premiers migrants, quand le canal du Mozambique formait encore une barrière infranchissable pour de frêles pirogues. J’entre dans cette humidité de mousson, dans ce délabrement tropical où rien ne vieillit mais où tout pourrit, dans cet environnement humain où je suis l’exception et non plus la règle, avec une sorte de fièvre.
Partout, des yeux me suivent. Des voix m’interpellent. À tous moments, je sursaute. Il n’y a pas de calme dans cette ville où pourtant chaque geste s’accomplit avec lenteur. Le chant du muezzin à l’aube est le point de départ d’un fourmillement incessant. Non seulement de gens, allant et venant d’un pas égal, leurs marchandises sur la tête, ou avançant, le regard absent, vers un but qu’eux seuls paraissent connaître. Mais un foisonnement d’araignées, de fourmis, l’avancée de la moisissure sur les façades, l’effondrement progressif des pierres, l’envahissement par les plantes… Atmosphère de serre où la nature prend sa vigueur à l’homme. Le sommeil accablé de chaleur s’évapore avec paresse, laissant à l’humeur un alanguissement poisseux. Les premiers gestes coûtent.
[1] Une des dix-huit ethnies de l’île.
Il y a cependant une certaine jouissance dans cet affaiblissement. Est là à l’œuvre une autre force que sa volonté propre, il faut savoir être beau joueur. Laisser s’étirer le déjeuner de vary amin’anana[1], accompagné de petits morceaux de viande grillée, arrosé d’un café parfumé et léger. S’attarder sur la terrasse de l’hôtel, à l’ombre d’un flamboyant. Se laisser mener jusqu’au port, de bonne grâce, entrer dans cette logique nouvelle du chassé-croisé, où les règles administratives sont des ornements figuratifs en décor de l’échange humain. Nous, Occidentaux, nous voilà perdus. Stupides. Plein d’angles où il faudrait de la rondeur. De la délicatesse. Nos moindres mouvements font valser les bibelots. Il faudra payer la casse, évidemment. Et puis, comment traiter avec des fonctionnaires qui ont l’air de se relever d’un désastre ? Ils cherchent désespérément un stylo, sur un bureau presque nu, dans des tiroirs vides. Quelques feuillets de papier pelure y trainent, des dossiers cartonnés, tachés d’humidité, aux apparences d’archives. La fermeture éclair de leurs pantalons ne ferme pas bien. Leurs mâchoires sont allégées de quelques dents. Leurs lunettes ressemblent à celles de nos curés d’autrefois, lourdes montures sans grâce, ainsi que leurs sandales, d’où dépassent des orteils carrés. On entend cliqueter une machine à écrire mécanique. Toc, toc… Toc. Les armoires sont grises, les murs sont gris.
[1] [Vari amn’an], riz aux brèdes. Plat traditionnel, de riz mis à cuire avec diverses plantes potagères, du gingembre, de l’oignon, et quelquefois de minuscules crevettes séchées appelées patsa.
» Adhémar Foliquet, seul Européen dans la région à trente kilomètres à la ronde, assis sur le pas de sa porte, avait regardé mourir le jour. Mais, homme blanc venu des terres hyperboréennes, il avait le caractère inquiet des gens de sa race, l’esprit obsédé sans cesse par des idées nouvelles et des impulsions soudaines. A cause de la vie tourmentée qu’avaient mené ses ancêtres, il avait perdu la faculté de se laisser aller longuement au charme de l’heure et éprouvait un besoin irrépressible de s’agiter en vain. »
Charles Renel, Le « décivilisé », Omnibus, P.200
Le stylo est trouvé. La main de l’agent M. trace lentement les lettres moulées, accomplit du beau travail. L’offrande d’une de mes publications, en poche – a bien disposé le Ramosé[1]. Il n’en reste pas moins, à mes yeux, imprévisible. Trop de paroles aimables peuvent nuire, le silence est le meilleur choix. La feuille portant la liste détaillée de mes avoirs est presque remplie, nous allons vers la délivrance. Un employé vint interrompre son chef d’une question intempestive, d’une voix feutrée. Un œil ennuyé lui répond. Quelques mots tombent de ses lèvres fatiguées. Le sous-fifre se retire, la mine basse.
A l’issue de mon séjour, me seront rappelés mes trente-deux cassettes, vingt-six C.D, deux ordinateurs, deux cents quarante-cinq livres – Ramosé a hésité un instant à inscrire un à un les titres, avant d’y renoncer. Madagascar est un site protégé : le visiteur ne doit rien laisser derrière lui. À l’exception des cadeaux.
Tout cela me pénètre d’une impression étrange. Les grands espaces du Canada, les jardins et le ciel de Paris, même les ruelles moyenâgeuses de Prague m’étaient accordés de fait. Cela ne s’interrogeait même pas. Des règlements s’y appliquaient, pour l’usage qui devait en être fait, pareils à une recette de cuisine : « prendre un kilo de bœuf dans une partie tendre, le couper en cubes, etc. » Les natifs m’y affectaient une place, semblable aux leurs, un billet d’entrée, la suite relevant du respect et de la bonne conduite. Ici, il en est tout autrement. C’est bien leur île. Aucun titre de propriété ne peut être cédé à l’Étranger. Colonisée ? Peut-être. Possédée ? Jamais.
[1] [Ram’sé], Monsieur, au sens honorifique du terme. Ainsi appelle-t-on les lettrés, les instituteurs en particuliers.