Nous habitons dans une sorte de pension de famille, à Ampandrianomby – Là où paissent les bœufs -, dans un quartier de lisières.

     Aujourd’hui, comme les autres jours, la maisonnée s’éveille à six heures. Après l’emballement des cloches des églises voisines, c’est le son claqué des pieds nus des petites bonnes qui dévalent l’escalier de bois. Le jour est clair, encore mouillé de l’orage de la veille ; les collines au loin, entre les frondaisons des arbres, se lissent lentement de vert sombre et de rouge. Chants de coqs. Piaillements de fody[1], rouge-orangé, qui passe vif devant la fenêtre ouverte. Un volettement de pigeons. Murmures assourdis. Un petit chien glapit, sans se lasser. Une clameur étouffée trahit la ville au loin, au-delà de notre cour. Un souffle pousse jusqu’au lit, aux draps rejetés, la fraîcheur toute neuve de l’aube… Juste en avant de la fenêtre, une immense toile d’araignée s’étire entre deux arbres ; l’épeire, aux longues pattes rouges de sauterelle, guette. Des poules explorent le terrain d’une démarche compassée de coquettes sur talons aiguille, effarouchées par l’ombre d’un pigeon, d’une tourterelle, qui les fait s’enfuir avec des coucassements courroucés.

     Tout autour de la chambre, les acteurs de cette comédie domestique où nous tenons le rôle d’invités s’agitent. Les maîtres sonnent pour l’eau du bain, que les bonnes font chauffer dès l’aube sur le feu de charbon. Les jours ordinaires, ils déjeunent à la hâte, agitent la clochette pour le sel oublié, démarrent en trombe en laissant derrière eux leur désordre – lit défait, vêtements sales, cheveux lisses et noirs bouchant la bonde de l’évier – pour ne revenir qu’à la nuit, devant la table mise. Lui, espiègle et d’une intelligence charmeuse, ingénieur et grand devin selon les traditions, qu’on appela le 6 novembre 1995 au chevet du Rova incendié. Elle, maigre et sèche, économe jusqu’à l’avarice, puis d’un seul coup, tout sourire et beauté.

     La tablée du dimanche matin, avant la messe, inclut aussi une cousine en convalescence, un neveu, une belle-sœur, ces multiples « apparentés » de la famille tentaculaire malgache, qui viennent partager un repas, solliciter une aide, négocier une action commune dans une « affaire ». On rit beaucoup autour de cette table, le français et le malgache s’entremêlent ; le riz rouge, les œufs, le plat en sauce de la veille, les fruits, s’amoncellent, jusqu’à satiété.

     Les maîtres de maison clament haut et fort leur andrianité, leur sang bleu. Nous fumes vite mis au fait des différences de castes, les cheveux lisses et les cheveux crépus, les peaux claires et les presque africaines, les infréquentables descendants d’esclaves, les acceptables Hova, « hommes libres », à défaut de ne pouvoir fréquenter que les Nobles.

     Derrière nous, dans la cuisine, le jardin, il y a ces autres : les « gens », les « enfants ». D’abord le gardien, à qui une carcasse de voiture tient lieu de domicile. Puis l’apprenti chauffeur, la gouvernante et sa fille bientôt mariée, dont le ventre enfle sous la blouse. Et les bonnes… Elles sont deux. Une adolescente dans la naïveté et la métamorphose de la puberté, et Bèbe. Dormant dans la cuisine, payées vingt-cinq francs par mois, nourries – « tu serais étonnée de voir la quantité de riz qu’elles mangent ! » -, à la disposition des maîtres douze heures par jour, sept jours par semaine, cinquante-deux semaines par an. Trop de liberté les gâterait, c’est une cause entendue. Elles iraient sans nul doute « avec les garçons ». Venues de la campagne, ignorantes, elles sont gardées, comme au harem, dans l’enceinte de la maison, lâchées en terrain libre pour la seule occasion des courses.

[1] Foudia madagascariensis, de la famille des passereaux.

     Bèbe est le rayon de soleil de cette maison sombre, aux hautes pièces lambrissées de palissandre, confit dans son parfum de renfermé, de vieux tapis. Souvent le matin, je prends le prétexte de ma leçon de malgache à réviser pour m’installer dans le canapé du salon. Je la contemple à la dérobée. Le sait-elle ? Elle n’en laisse rien voir. Sa jupe courte, vaguement blanche, danse autour de ses jambes très brunes. Son visage chiffonné, à la bouche d’adulte, s’éclaire parfois d’un sourire juvénile, qui rappelle qu’elle n’a pas plus de vingt ans. Elle pose son pied nu sur la demi-noix de coco sèche et frotte le parquet, trainant de l’autre un carré de chiffon doux. Flotte autour d’elle une odeur faible et acide, de peau, de travail, de ces vieux vêtements qui finissent de se trouer sur ses épaules. Parfois elle endosse une blouse bleue, elle en devient étrangère, anonyme. Au premier regard, elle paraît aussi docile qu’un petit animal, comme le chiot qui couché dans le tapis replié ne la quitte pas des yeux. Pourtant, lorsqu’elle s’absorbe, la main lâchant le chiffon qui époussetait l’étagère pour saisir la bougie jaune d’or, la tourner, la reposer, elle s’enfonce dans une absence qui est sa présence à elle, hors de contrôle. Quelquefois, sentant mon regard, elle lève les yeux. Son sourire est une minuscule digue qui déborde. Elle rit. Moi aussi. Et puis vite, elle baisse les yeux et reprend son ouvrage. Ce n’est que lorsqu’elle nous croit absents qu’elle chante.

     Lorsque l’appel du matin descend vers elle, depuis la chambre de l’étage – « Baaaiiiibè… », elle s’immobilise. Attend, le visage levé, indéchiffrable. Ses yeux noirs brillent, opaques. C’est sa résistance à elle, éphémère et vaine. Bèbe sait tout cela, depuis longtemps. Elle monte, la plante de ses pieds nus glissant sur les marches du vieil escalier.

     Parfois elle s’endort, jetée comme sans y avoir pris garde sur le canapé pour une sieste impromptue, sa main montant machinalement gratter son ventre, sa fesse. Enfoncée dans son monde, dont la densité inconnue m’effraie presque et me fascine.

     Est-ce d’avoir passé tant d’années dans la forêt, loin de toute présence humaine, qui me rend si sensible aux visages, aux expressions, à cette gaîté de la vie en commun jusque dans l’entassement d’un taxi-be ? Dans les rues de Tananarive, c’est l’homme, l’homme dans l’espace de la ville, qui retient toute mon attention.

     Dimanche. Nos hôtes, en costume et drapée pour elle dans le grand lamba blanc de soie des femmes dignes, nous déposent près du centre, sur le chemin de leur église. Avec la réprobation muette des élus pour les mécréants.

     Des églises, il y en partout. Des grandes, des petites, des bâtiments en pierre, en briques, des chapiteaux de toile… Le dimanche matin, surtout le premier du mois, celui de la communion, les rues se remplissent de longues files de familles endimanchées, petits garçons en culotte courte et chemise blanche, fillettes en robes à volants, qui montent, pareilles à des colonnes de fourmis, jusqu’aux lieux de culte. L’air est vibrant de chants de cantiques, de musique d’orgue. Tananarive la belle est souriante et paisible. La vie dure, la vie de pauvreté et d’exigences fait une pause. Même les plus démunis mettent une piécette dans les paniers de quête. Un sou de cuivre noirci… Par une dévotion fière qui efface quelques heures l’injuste tourment.

     Ils chantent. Sur plusieurs tons, les hommes forçant vers les graves, les femmes aux voix aigrelettes. Cela coule dans les rues, en ruisseaux, depuis la colline de la Reine, la mère de toutes les collines, la Vénérable. À neuf heures, il fait déjà chaud. Des enfants bruns nous escortent, quémandant le « kadô », avec une insistance mélodieuse qui se change en rire, à pleines dents, dans des étincellements de regard. Des échoppes proposent leurs modestes tas de tomates, leurs échalotes rousses, les sacs de riz. On boit le café dans des chopes de fer-blanc, le rhum aussi, dans des verres glauques. Les seaux s’alignent devant les bornes-fontaines, qui s’épanchent en rigoles de boue, le long des trottoirs défoncés. De part et d’autre, les maisons dressent leurs façades de brique, à deux étages, les vérandas souvent fermés de planches pour gagner une pièce à vivre. D’autres y mêlent leurs formes étroites et austères de crépi rouge, percées de minuscules fenêtres. Les taxis réclament le passage, à coups de klaxons impérieux. Des immondices débordent des bacs de béton, odeurs surettes de fruits pourrissants, de légumes, fouillées tout au long de l’année par le peuple de la rue, les chiens jaunes aux échines basses, les rats… Les démarches sont félines, même les porteurs de lourdes charges semblent glisser sur le sol, sans à coups, la plante des pieds nus devinant à l’aveugle les aspérités du chemin.

     En prenant de l’altitude, le regard découvre la ville, dans la réalité de ses mille collines, jusque loin dans la plaine, avec le ciel bas et moutonneux de nuages. En bas, le stade, avec l’étang vert de sa pelouse, et le lac Anosy, mangé de jacinthes d’eau, entouré de jacarandas.

     Les abords du Rova, l’ancienne cité royale, sont un autre village. Des chemins de terre l’encerclent, le long des vieux murs d’enceinte en terre rouge, ombragés de figuiers, de bambous, de bougainvilliers, d’avocatiers, de manguiers, de papayers. Des jardinets sont envahis de longues herbes folles. Les coqs jouent les maîtres, autour des poules qui picorent sans crainte. Un caillou a dessiné une marelle dans la poussière. Des femmes lavent du linge dans des lavoirs surmontés d’un toit de tuiles, qu’elles étendent sur les arbustes voisins, sur un carré d’herbe libre. Partout, des marches taillées dans la terre dégringolent vers les plaines, empruntées par des femmes, des enfants, un seau d’eau débordant sur la tête. Au faîte de la colline, ce qui reste du Palais du Règne Tranquille offre un aspect désolé de chantier. De jeunes garçons, habillés en mendiants, sont assis à côté de la grille, proposent leurs services de guide. Leurs explications embrouillées mêlent légendes et histoire, d’où surnagent quelques noms : Andrianampoinimerina, le Taureau aux grands yeux, l’unificateur mythique du pays, ou Radama I, qui permit aux missionnaires de donner une écriture latine au malgache. Seule l’église protestante a survécu au feu, avec son clocher sans toit, et l’habillage de pierre de ce qui fut le Palais de la reine. Les tombeaux des anciens souverains ont brûlé aussi, les cases de premiers maîtres de l’Imerina. Pourtant, ce lieu n’est pas vide, il est à l’écart du temps, figé dans l’imaginaire, au-dessus d’une ville qui va sans ordre, mais obstinément, dans cet espace malgache entre rêves et réalités, entre passé au présent et présent en mal d’avenir.

     C’est bien là, en contournant la colline par ses chemins de campagne, en portant les yeux le plus loin possible sur l’île qui s’étend vers la mer aux quatre horizons, que j’ai commencé à ressentir intimement cette ville. Antananarivo. La ville des mille contrastes.