Le Campus de Saint Martin d’Hères explose de vert et de jeunes corps dénudés. Les vélos se croisent, les tramways tintinnabulent, les terrasses sont combles, les mâles rouges-gorges défendent leur territoire à plein chant. Au loin, les montagnes, avec les dernières touches blanches de neige, un ciel bleu aux nuages très hauts… Qu’importe l’atmosphère dégradée annoncée par la météo, « y a de la joie », l’esprit s’élève, les poumons se remplissent, la vie est sucrée[1].
Cela bavarde dense sur les bancs de bois, les chaises en plastique des espaces de restauration, les larges trottoirs du Campus…
Il suffit de s’y arrêter un instant, de tendre l’oreille.
Quand ? Comment ? Pourquoi ?
Finir ses études comme objectif premier… Après, le grand blanc. Trouver la niche pour se garder du temps à soi, en gagnant juste ce qu’il faut pour le bien vivre. La vie professionnelle ? Accessoire. Être caissière de supermarché constitue une option <rires>. Mais c’est perdre ses aides <rires>.
Être en couple ? Pourquoi pas ? Sans injonction de genre.
Prendre du plaisir à être, dans un monde qui se déglingue. Quelles idéologies, à part confessionnelles, justifient de combattre ? Il n’y a pas beaucoup de curieux à la table du Parti Communiste Révolutionnaire où s’éparpillent quelques tracts.
Les tenues sont diverses, classique Jogging ou Jean sweat, top découvrant l’épaule, short serrant le haut de la cuisse, ou voile savamment noué au niveau du cou. Les tatouages s’affichent aux rayons de printemps, maquillage aux extrêmes, cils charbonneux rebroussés jusqu’aux sourcils, ongles artificiels, bombés et cliquetant, ou rien d’autre que la peau, nue et fraîche, de visages juvéniles. Ils ont 20 ans, 25 ans, ce sont les jeunes enfants d’hier, les parents, peut-être, de demain. On aimerait savoir leur prendre la main, les aider à construire leur vie, à tracer leur route dans ce brouillard. Ils ont l’avenir devant eux, ne commenceront à en douter que dans quinze ans ou vingt ans, ou plus tard encore, quand il faudra se convaincre que tout n’est pas déjà joué.
Certainement ils ne sont pas tous, ni totalement, heureux. Même les amoureux qui s’enlacent et s’enroulent sur les pelouses. S’ajoutent aux inquiétudes de leur âge les doutes de ce monde fragmenté, où les différences se nomment et se redéfinissent sans cesse, où la planète s’asphyxie, et où l’intelligence humaine rivalise avec l’artificiel. Peut-être engagés, végans ou pacifistes, arborant les couleurs de la Palestine ou l’indécision vestimentaire du non-genre, rêvant d’un monde moins injuste, s’espérant dans une future sérénité, au bout de leur lutte. En ces jours de printemps, il leur est si facile de rire, de chahuter, de rejeter leurs cheveux en arrière, et leurs inquiétudes aux temps prochains des orages. On aimerait que cela dure, pour eux, pour qu’ils nous aident à oublier à quel point le monde est cruel.
Car ils ne sont pas si loin, les Autres. Ceux de l’autre côté des lignes, de l’autre côté de l’espérance. Ceux aux Campus gris et bruns, aux odeurs de latrines, aux murs écaillés et malpropres. Ceux qui s’entassent à six, dans des chambrées qui pourraient être celles d’une mauvaise prison, avec les seaux vides qui attendent l’eau en vain, les toilettes communes fendues, les ampoules nues éteintes au bout de leur fil, et les bouts de bougie blanche, déformées d’un usage jusqu’au dernier fragment de mèche. Pourtant ils y croient, ces jeunes de Tananarive, de Diego, de Tuléar… Ceux qui ne peuvent pas partir, ceux qui ne verront jamais ces campus si paisibles, si propres, si lumineux… Ceux qui se rêvent – et les parents avec eux – avocats, médecins, professeurs… Politiciens ? La barre est un peu haute, sauf à connaître les bonnes personnes, même si elle est dorée. Ils sont jeunes aussi, et beaux, ils ne revendiquent pas grand-chose : de l’électricité, de l’eau, des conditions de logement plus décentes. Pas luxueuses, non, ils ne l’imaginent même pas, simplement acceptables pour un(e) Malgache déjà habitué(e) aux corvées d’eau et aux cases partagées. Ils sont la Génération Z, ils se battent pour un peu d’avenir, et une nation fière d’être. Ils sont végétariens par nécessité, riz et haricots, manioc, ce qui cuit sans trop de charbon et qui maquille la faim. Ils vont à l’église, au temple ou à la mosquée, croyants parfois, respectueux des traditions, histoire d’être ensemble, de se sentir protégés.
Et puis, à remonter le temps, il y a aussi ceux d’avant, ceux d’un passé qui se devine entre les feuillets d’archives, les Collabos et les Résistants, ceux qui ont suivi ou qui se sont tus, ceux qui ont payé, d’une manière ou d’une autre, une guerre qui s’est décidée sans eux. Ils étaient beaux, et jeunes,aussi. Il est facile de juger quand on n’a pas eu vingt ans durant l’Occupation, si trompeur de tracer des lignes rouges quand la société se couvrait de vert-de-gris. Vrais voyous ou authentiques héros, arrivistes sans scrupule ou engagés volontaires, et puis, tous les autres, tant d’autres qui ne se sentaient concernés que par leur fragile destin, la meilleure manière de se procurer des tickets de rationnement, d’éviter l’enrôlement ou le STO, qui voulaient juste vivre les beaux jours d’un printemps qui ne durerait pas.
Il est gai et verdoyant, le Campus, l’évolution du monde semble y faire une pause, reprendre souffle. Les bruits et la fureur s’estompent derrière les éclats de rire et les interpellations entre camarades. Bulles irisées et fragiles, qu’emporteront les vents.
[1] Expression malgache : Mamy ny aina – littéralement : la vie est sucrée.