Une jeunesse à l’ombre de la lumière, Jean-Marie Rouart, (Gallimard, 2000)
Certains livres prennent ombrage de leur auteur. C’est un peu le cas d’Une jeunesse à l’ombre de la lumière, essai sautillant, érudit, et disert de cette figure du Grand spectacle qu’est devenu le monde littéraire français moderne.
Jean-Marie Rouart est né d’une famille de peintres et de collectionneurs d’art. Le poids de l’héritage est pesant (pas seulement en numéraire), il est difficile de trouver sa place lorsqu’on a fréquenté des proches de Degas, la famille Morizot / Manet, Valéry et Mallarmé. Les maisons sont des musées, les conversations, parfois houleuses, se réfèrent sans cesse aux grandes œuvres, même si, comme le père de Jean-Marie, l’on fait partie des artistes peu connus et sans grade, inadaptés à vivre hors de la création, parents pauvres dépendant parfois de la générosité d’ayant-droits plus avisés.
Le point de départ du récit est un prétexte, vite mis de côté : raconter la triste existence du graveur et peintre Léopold Robert, né en 1794 dans la principauté de Neufchâtel, mort de suicide à Venise à 41 ans. Il s’agit avant tout de parler de Venise, de la Grèce et de l’Espagne, des amours contrariés, et de cette figure paternelle pathétique et attachante, en un hommage posthume.
« Pourquoi voulais-je écrire un livre sur Léopold Robert ? Parce que je voulais parler de mon père, qui était peintre, et lui non plus pas très doué pour la vie. Un moyen détourné. Une façon de ne pas aborder directement un sujet douloureux. Surtout de ne pas s’attendrir. Il faut diluer. En peinture on dilue les couleurs avec de l’essence de térébenthine, qui a l’odeur de ma jeunesse. Je voulais profiter de Léopold Robert pour évoquer ce qui me faisait mal, en le mêlant à des paysages du bonheur, à ce que j’aimais, l’Italie, Florence, Venise, et aussi Corot, cette lumière dans les ruines et un pays qui s’enthousiasmait pour la liberté, les carbonari » P. 22-23
Durant la période de vie évoquée ici par l’auteur, de 20 à 30 ans, avant que le succès ne lui rende familier les loges de maquillage des télévisions, tout va mal ou presque. L’obtention laborieuse du Baccalauréat en cinq tentatives, le premier roman refusé par treize éditeurs, une entrée au Figaro par la petite porte népotique, des confrontations ravageuses avec des Troyat, Déon, Revel… Et que de rebuffades amoureuses, racontées avec verve et autodérision !
Le jeune Rouart sait ce qu’il veut : écrire. Non dans un premier temps, dit-il, pour le succès, mais simplement être publié, commencer à exister, à l’aune de ses illustres parents.
« C’était une question de vie ou de mort. Puisque j’étais décidément fermé à l’aventure d’une psychanalyse, malgré ses charmes qu’on m’avait fait miroiter, écrire me semblait la thérapie qui me convenait. Elle seule pouvait me sauver de ce qui m’accablait : moi-même, mes contradictions, ma famille, le sentiment de l’échec, la tentation du suicide. Écrire représentait la seule arme avec laquelle je pouvais affronter la vie. Je ne pensais même pas au succès alors. (…) Et pendant les dix ans qui séparèrent cet échec de la publication de mon premier roman, je vécus comme un zombie » (P. 162)
Cette ténacité et le vagabondage dans des lieux admirables, des milieux artistiques vécus dans une intimité familiale, font le charme du livre. Qu’il l’ait écrit juste après son élection à l’Académie (à la cinquième tentative), alors que de multiples prix littéraires le congratulent, gâche un peu le plaisir. Ce ne sont plus tout à fait des confessions, mais une revendication bravache. Jean-Marie Rouart interviewé se vante d’être arriviste. Certains passages en sont éclairés d’une lumière douteuse, comme le récit (détaillé) de son initiation à la Franc-maçonnerie (vite quittée), l’arrêt marqué sur des étapes d’une vie amoureuse mouvementée, la description d’une mission catastrophique avec Max Clos, ce journaliste qui lui sera plus tard si hostile en tant que rédacteur en chef du Figaro.
Mais ce serait bouder son plaisir que de se détourner du livre parce que son auteur agace. Il faut plutôt retenir les belles descriptions de Venise, les témoignages d’amitiés sincères, les fenêtres entrouvertes sur le château du Mesnil, domaine des Morisot / Manet, les évocations d’un Valéry gai luron, d’un Aragon vieillissant, les arrêts au Monastère de Samos, tout un bouillonnement artistique et intellectuel vivifiant.
Académie française (1997-1998)
Prix interallié : Les feux du pouvoir (Grasset, 1977)
Prix Renaudot : Avant-guerre (Grasset, 1983)
Prix de l’essai de l’Académie française : Ils ont choisi la nuit (Grasset, 1985)
Prix Roberge de l’Académie française : La fuite en Pologne (Grasset, 1975)
Prix Nouveau cercle Interallié : Bernis, le cardinal des plaisirs (Gallimard, 1998)
Prix François Mauriac de la Région Aquitaine : Adieu à la France qui s’en va (2003)
Prix du Guesclin et Prix de Combourg : Napoléon ou la Destinée (Gallimard, 2012)