Un jour à Tsimbazaza

Andrianampoinimerina, Peinture de Ph-A Ramanankirahina

     Un jour, le grand roi au nom sans fin, contemplant de la porte de sa case les douze collines qui marquaient le centre de son royaume, buta une nouvelle fois du regard contre une hauteur ronde et couverte de forêt, énorme termitière qui lui cachait le soleil couchant. C’était très loin dans le temps, mais le roi, dans son fief, était puissant. « Que cette montagne soit rasée, dit-il, car mes yeux s’y cassent, et l’horizon n’est plus le mien jusqu’à la mer ». Alors partirent les esclaves andevo et les hova[1] libres assujettis à la corvée royale. Tous, bêche sur l’épaule, le salaka[2] noué autour des reins, et sur leurs têtes aux mille tresses, le panier rond qui transporterait la terre là où le regard du roi ne viendrait pas s’y cogner.

     Mais la petite sœur de toutes les collines ne voulut pas se laisser abattre. Aux mille coups de bêches, elle répondait par cent mille roches. Cent arbres tombaient sous les haches, mais mille cent racines couraient sous la croûte sèche, formaient au ras du sol de grandes plaques grises que les hommes malgré tout, avec leurs mains nues et leurs cordes végétales, ne soulevaient qu’à peine. Et le soir, alors que se répandait dans la solitude de la forêt le parfum du riz qui écume, le feu brûlait mal de ce bois trop humide, qui lâchait vers la nuit ses bouffées d’encens. Même lorsque la colline fut à nue, labourée de blessures qui laissaient voir la terre rouge, elle restait encore, butée comme une pierre levée, ses flancs rocheux luisant au soleil. Et tous comprirent qu’aucune volonté humaine, aussi puissante fût-elle, n’en viendrait à bout.

     Cette colline existe toujours, et elle a pour nom la Hauteur-du-Dieu-créateur. Mamelon crépu d’arbres à peine distendu de quelques toits, elle tient tête à Tana la ville et à ses maisons répandues sur ses flancs comme des galets dans le lit d’un oued. Dans la vallée qui la sépare de la colline du Rova, portant haut les palais et les tours de télécommunication, s’étend le zoo de Tsimbazaza (Qui-n’appartient-pas-aux-enfants), petit morceau de forêt têtu trouée d’étangs, au pied des falaises.

     Ce fut certainement un zoo remarquable. Quartiers bien dessinés, larges allées, première pelouse ombragée d’arbres représentatifs de la flore des Plateaux. À gauche la végétation aride du sud, acérée, torturée, toutes épines dehors, plus loin la zone des lataniers, qui étirent vers le ciel leurs fûts interminables, surmontés de touffes exubérantes de palmes. Et puis les étangs, la végétation lacustre, les moiteurs de marais. Y vivaient des lémuriens, de toutes tailles, sautant d’un perchoir à l’autre avec des cris de petits chiens, des glapissements outrés, ou se serrant par couples, leur longue queue enroulée autour du cou comme une écharpe. Côté sud, c’étaient les crocodiles, les cochons sauvages, peut-être un zébu tout bossu, quelques oiseaux, une mangouste. Et avant de partir, le vivarium où des serpents dormaient comme s’ils étaient morts, où des lézards se cachaient sous les souches et où les cages vitrées qu’on croyait vides abritaient quelques caméléons vert chlorophylle, ou brun écorce.

     Oui, c’était un zoo, organisé, dont le directeur devait être fier. Instructif, clair, lisible. Les enfants des colons s’y promenaient certainement le dimanche avec leurs parents.

[1] Correspondant à la bourgeoisie, entre Andriana, nobles, et Andevo, esclaves

[2] Pagne

     Tout est là encore, la verrière envahie d’arbustes, les cages désertées, les sentiers qui serpentent dans les herbes. Des makis bondissent en hurlant sur un îlot ceinturé d’eau. Les caméléons verdissent sous une feuille. L’ombre des feuillages abrite du soleil l’épiderme craquelé d’un saurien.

     Les arbres ont grandi. Ils portent encore, punaisés au tronc, de vieux cartons où les pluies ont délavé les noms latins : Murtaceae Eucalyptus Grandis, Olaceae Frexinus Pennsylvania… Sur les rambardes, restent les cadres où s’affichaient les plaques explicatives. Mais les faucons sont devenus canards, qui font gicler du bec l’eau sale de leur auge. Ce n’est plus un fauve qui arpente le vaste enclos, cerné de grillage et de fossés. Une grosse tortue dort, le ventre appuyé contre le talus de béton. Quelques cochons sauvages rasent encore le pavé du groin. Le crocodile lui, n’a pas de nom. Allongé sur la plate-forme au bord de son minuscule bassin, il tient les yeux clos, le corps pareil à une longue pierre grise au bizarre relief. Sans doute, autrefois, des gardiens lui lançaient-ils, à certaines heures, des morceaux de viande morte. Il laissait alors filtrer un regard aigu sous ses paupières lourdes, ouvrait son immense gueule tenaille et happait sa proie devant les spectateurs à leur tour pétrifiés. Les maisons ‘typiques’ sont au centre du parc, ceintes d’herbes folles, qui montent lentement jusqu’au seuil. La Trano-mena, rouge en bois de palissandre. La maison de falafa, sous l’ombre du ravinala dont elle est tissée, plancher de troncs, murs de tiges, toit de palmes. La Trano volo, de bambou, aux portes bien closes sous l’avancée de la varangue. La case de planches, noircie de tous les repas cuits au centre de l’unique pièce, sous un toit sans cheminée. Bois et feuilles, tiges et cœur de l’arbre, maisons végétales. Bientôt ces mêmes plantes se rapprocheront encore davantage, se serreront contre les murs, envahiront l’intérieur, recouvriront le toit. Sinuant autour de la porte, poussant leurs sarments à l’entour des corniches, habillant la véranda de grosses fleurs mauves ou de fruits verts. Et ne seront plus habités que les tombeaux, tout près, énorme pierre plate des plateaux, tertre recouvert de cornes de zébus et de bois sculpté du sud, tumulus marqué aux quatre coins des sculptures de bois sakalava, ou cercueils creusés dans un arbre sous l’abri de chaume des Betsimisaraka. Car certainement, les gens d’ici sont partis depuis peu. Ils ont suivi un troupeau de bœufs sauvages, ils ont fui un nuage de criquets, ils ont espéré qu’ailleurs le riz était plus verdoyant, le manioc plus vigoureux. Et ils ont emmené avec eux leurs poules et leurs chiens.

     Tout à coup, il n’y a plus de grilles, de guichet d’entrée, de barrières ni de carte de repère avec la grosse pastille ‘vous êtes ici’. Le vent agite les branches du frêne rouge en un bruit liquide, les pygargues poussent leurs jappements aigus en haut de leur perchoir, et il vient en mémoire une odeur de fumée refroidie, flottant au-dessus du sol de terre battue où l’on a oublié une natte roulée, un bol, les trois pierres qui tout à l’heure soutenaient la marmite au-dessus du foyer. Il n’y a plus de fossé autour de l’îlot des makis. Il n’y a plus de zoo, mais un espace libre où la végétation réoccupe la scène abandonnée par les hommes. Terrain laissé au vague des rêveries solitaires, parc abandonné qu’on espère oublié des prospecteurs.

     Le pied hésite sur les sentiers où les racines saillent en grosses veines. Des petites barrières de bois ferment une clairière où les branches jaillissent dans tous les sens, que les graminées recouvrent de velours. L’arbre dénudé par l’automne et couvert de petites boules jaunes n’a pas de nom, et qu’est ce petit érable aux feuilles d’ocre clair ?

     Des adolescents dévalent une pente, assis à deux ou trois sur des larges bandes d’écorce. Ils se poussent du coude, rient à grands éclats, se renversent sur le talus où des broussailles de fleurs jaunes et d’arbustes roses exhalent des parfums entêtants et sucrés. Des femmes en manteaux marchent doucement derrière leur progéniture qui fouette l’air d’un jonc arraché au paysage. D’autres, pieds nus, la jupe molle tombant des reins et laissant le mollet découvert, portent au dos un bébé endormi, noué dans leur lamba. Un jeune homme court et effectue des mouvements de gymnastique dans un pré à l’écart, cerné de grands arbres denses qui allongent leurs branches vers le soleil. Des enfants en école buissonnière se renvoient un ballon crevé, tout-petits qui courent au hasard, la morve au nez, avec des piaillements de joie, fillettes avec leurs robes aux couleurs passées, gamins dont le T-shirt troué laisse voir la peau ambre.

     À peine devine-t-on l’étang derrière les jaillissements de palmier aquatique, aux lourdes cosses rondes et vertes, qui fendues, dévoilent de multiples petites enveloppes blanches. Un bruit d’ailes, de pattes qui fouettent l’eau ; les canards s’éloignent du bord. Un enfant s’y serait noyé un jour. La forêt est sauvage.

     Au bout d’un sentier, qu’on dirait tracé par les pieds, des amoureux sont surpris. La fille cache son rire gêné dans la poitrine de son amant. Plus bas, la statue de Grandidier surveille de l’air altier du savant vazaha un coin de palmiers qu’il a nommé en son temps. Juste en arrière, un jeune homme arrose d’un jet d’urine son socle de pierre.

     Et les ravinala[1] s’étirent vers le ciel inaccessible, les eucalyptus pleurent de tous leurs branches souples, de leurs troncs qui s’épluchent en lanières, les araucarias sont comme mille petits bouquets de feux d’artifice vert sombre, les bosquets de bambous s’étendent en longue lignée serrée. Et l’on tourne, l’on tourne, comme, on l’imagine, la route des filanzanes qui montait de la côte vers la grande ville. Paysage de marais, lissés d’une mince pellicule irisée, marches creusées dans la terre sur laquelle la semelle glisse, forêt silencieuse… Et soudain on lève la tête et la colline en face est vernissée par les derniers rayons du soleil couchant. Les tours du Palais de la Reine se dessinent en filigrane, épinglées au côté par la pointe du clocher. De ce côté-ci, rares sont les maisons qui purent s’accrocher aux parois de roche à pic, si voisines de la falaise des martyrs qui vit voler pour la dernière fois les chrétiens condamnés du temps de Ranavale. La lumière a changé, plus douce, plus ocre. Bientôt il fera frais. De la terre, montera un parfum d’humidité, de feuilles qu’une main inconnue a ici et là rassemblées en petits tas, de boue noire des étangs qui en bordure se cachent sous le tapis vert des plantes aquatiques. Les pygargues crient toujours. Un lémurien aussi. Il faut rentrer.

[1] Arbre du voyageur

     Il suffit de lever la tête et le regard y est déjà, à Andohalo. Le grand salon frais, la chambre qui a gardé jusqu’au bout la chaleur du soleil et dont on referme la fenêtre aux premières étoiles. Les parfums de cire et de repas qui cuit.

     Il n’y a pas de route droite au pays des collines. À peine quelques escaliers incertains, qui serpentent de seuils en seuils, de corniches en corniches, d’imperceptibles sentiers qui attaquent la falaise de biais, sinuent par endroits entre les immondices, et donnent du gravier à picorer aux poules. Il est peu prudent de s’y aventurer le soir, surtout quand la tache blanche du visage vous trahit dans la nuit. Coupe-souffle ou coupe-gorge, les sentes de Tana sont, dès que l’obscurité et la fraîcheur tombent, réservées aux mollets vifs, aux silhouettes simplement vêtues et aux habitudes des habitants des lieux. Pour celui qui veut ignorer les boites étriquées des taxis, mieux vaut prendre le chemin le plus long. Qui tourne, contourne, attaquant sournoisement la colline du Palais en mille virages, en insensibles montées. C’est l’heure où chacun rentre chez soi. Les écoliers avec leurs cartables, les étudiants dont les lignées bras dessus bras dessous se défont et se reforment sans cesse, bousculés par le croassement aigu des klaxons, les travailleurs qui suivent les trottoirs ou s’entassent dans les taxis-be, les femmes qui avancent sous le poids de bébés endormis. De l’autre côté de la route, ce n’est déjà plus Tana, mais une grande étendue de cressonnières avec quelques maisons, nappes vertes et carrées qui agrandissent les perspectives au point que l’horizon semble immensément loin, comme en mer, simplement arrêté par des monts chauves, croûtés comme un soufflé au sortir du four. Les pieds tracent leur chemin, bousculé par la circulation, on s’efface, on descend du trottoir dans le caniveau, on se salue parfois, d’une voix claire, et les suivants butent sur cette éphémère rencontre, évitent, poursuivent leur route. Des paniers vides oscillent lentement au-dessus des têtes. Des enfants courent parmi les jambes, d’autres sont assis, à jouer dans la poussière.

     Tout prend des lueurs lourdes : violet, indigo, rouge sang, vert opaque. Sur les étals aussi, le long des trottoirs, même violence. Au loin, des silhouettes multicolores se déplacent entre les carrés d’eau verte, suivant la ligne des digues. Des lumières commencent à apparaître, des volutes de fumées montent des toits. Tout près, fourmillement de piétons, d’enfants, de poules, de marchands arrêtés, de chiens, dans une cacophonie qui pourtant est comme le silence d’un film muet. Bordant la route, la colline royale monte par jets rocheux, fractionnés d’éboulis envahis de graminées au-dessus desquelles s’étend un ciel bleu clair découpé de nuages jaunes. Parfois, un détour laisse entrevoir à nouveau la dent creuse du Palais du Règne Calme ou la silhouette arbitrairement lie-de-vin de la dernière demeure malgache du dernier époux d’une dernière reine.

     Les perspectives changent, le pic du clocher n’est plus là, les tours se doublent, se font des amabilités de préséance. Vestiges abandonnés d’une vieille histoire, qui semble regarder, par-dessus le rebord, la vie, simple, qui est en bas.

Tsimbazaza

     Aux cérémonies du ‘Soleil masqué’, funérailles d’un souverain ou d’un prince de sang, on y sacrifiait des bœufs royaux. Les enfants du peuple, eux, observaient, de loin.