Escale en haut d’une colline

Avril 1999

     Ainsi la pièce est nue. Les meubles viendront plus tard, demain, la semaine prochaine, un jour d’un temps malgache. Je la garderais ainsi, si je le pouvais, avec sa petite table plantée au milieu des murs de crépi blanc, son espace tambour ou conque, son vide qui n’attend que de chanter. De l’autre côté, les odeurs de terre, les terrasses livrées comme une main plate au soleil d’une fin d’été, le souffle d’air qui meurt dans les rideaux, les cris d’enfants qui jouent dans une cour au loin, les vagues pépiements d’un oiseau. Rien que le plancher brun, sombre de palissandre, la porte ouverte vers la ruelle, les parfums de riz rouge cuit dans sa marmite, les fenêtres qui observent de toutes parts. De l’autre côté, les recoins noirs où la misère se cache, les jungles vertes où le petit palmier hausse la tête au-dessus des herbes, les collines rouges comme une houle et qu’un rayon isole, les toits et les palais que l’aurore prend dans ses feux. Le ciel.

     L’autre jour, un orage de grêle s’est abattu au moment même où je passais la porte. Déjà dans la petite cellule de mon bureau où les fenêtres sont basses et sombres, on pouvait sentir les nuages s’amasser, s’alourdir, la chaleur former comme une grande masse opaque, en attente.

     J’abordai la colline et la noirceur venait à ma rencontre. Un ciel qui pesait sur les hauteurs de l’ouest, l’air poisseux, les vieilles planches suintant leurs haleines moites et cette odeur de dessous de jupe de la ville, âpre et capiteuse, inoubliable. Un vent de sable s’était levé dans les rues, poussière, flocons de kapok blancs et duveteux, papiers et feuilles arrachés aux détritus… Le pas se hâtait malgré lui sur les pavés disjoints. Les premières gouttes s’écrasèrent tandis que j’empruntais la dernière ruelle avant ‘chez-nous’, avec ses dix grandes marches cassées en face du bac à poubelle, longeant la maison de briques sur la droite avec ses rambardes de fer forgé et sa véranda obscurcie de murets inachevés comme une paupière mi-close, la radio protestante à gauche dont parfois s’échappent des cantiques, des sermons où le nom d’Andriamanitra (le Seigneur parfumé) évoque un grand dieu oriental.

     Je grimpai deux à deux les marches rouges conduisant à notre étage, passai le portail vert que nous ne fermons qu’à la nuit. D’un bond vers le spectacle du ciel, et déjà sur les toits rouillés de tôle, les claquements secs retentissaient, comme des volées de grains pour appeler les poules. La Colline sacrée s’enroulait de suaire. Puis tout de suite après, il plut. Des bouffées de terre humide montaient des bas quartiers, des odeurs de vie que la pluie réveillait sans tiédir. Un, deux, coups de tonnerre. Éclairs blancs. Il faisait si chaud. Le nez collé à la vitre, l’oreille tendue. Les enfants aux cheveux rouges continuaient-ils à jouer dans les rigoles d’eau sale ? Ou se recroquevillaient-ils aux recoins des murs, enlacés les uns aux autres comme des chatons, les femmes ramenant sur elles leurs pans tâchés de robe, les hommes sous leur chapeau, serrant contre eux leurs paniers de fruits. La nuit allait tomber, dans l’absence des réverbères, dans cette atmosphère de vieux film. Les voitures rouleraient dans des écrasements mouillés. La nuit serait calme, comme tous les soirs, de ce calme contenu des coupe-gorges, d’où jaillit l’éclat blanc du couteau. La nuit serait silencieuse dans l’aboiement incessant des chiens. Et les étoiles réapparaîtraient au-dessus des douze collines, veillant sur les mille clochers qui aux premières lueurs de l’aube, feraient taire le chant des grillons.

     Le dimanche, toutes les images s’épanouissent dans le calme de la grande pièce nue. Ici, à Antananarivo, ce jour-là n’est pas d’ennui. Les rues vacantes s’enroulent et se déroulent, au gré des voix hautes qui s’échappent des portes d’églises. On vend toujours, au bord des trottoirs, ces grands morceaux de viande violette, plantés aux crocs, les vertes brèdes qui se fanent, les tas jaunes ou brun vert de pommes. à se parcourir, les collines s’ordonnent, rassemblées autour d’Ambohimahanoro, la colline-par-laquelle-on-désigne-de-loin. La colline belvédère. ‘Ma colline’. Le Palais de la reine hausse sur la crête ses quatre tours de pierres, vidées de sa splendeur par l’incendie dont les braises de rumeurs couvent encore, envahi d’herbes folles et de pierrailles. Juste à côté, celui du Premier ministre n’est qu’un gros gâteau à la crème. Qui fond et se gâte, dans la chaleur du temps.

     Mais Antananarivo n’est pas une cité détruite. Elle vit et se nourrit de ce qui en elle pourrit et meurt. Et ce qui ailleurs serait délabrement, murs qui s’écaillent, rues mangées d’arbres aux noms encore inconnus, lentement envahies par les dépôts d’ordures que gardent les chiens et les hommes en haillons, est une identité qui en vaut bien une autre. Oui, sans doute, cette ville eut ces heures de splendeur. Fiers lycées de briques, aux noms de IIIème République, Jules Ferry, Gallieni, demeures aux varangues sous les toits de tuiles rondes, où le soir on venait prendre le frais, à l’écart des silhouettes noires aux pieds nus, les tailles serrées de tabliers de dentelle, qui faisaient briller meubles, vaisselle et lattes de palissandre. Alors la politique raisonneuse des nouveaux maîtres ramenait au tombeau du Rova, dans l’enceinte sacrée, les dépouilles des rois que la coutume avait gardé jusque-là chacun chez eux, éparpillés sur les douze collines. Les trains s’efforçaient d’arriver à l’heure, les écoliers à leur baccalauréat, les hommes d’affaires à la fortune du colonial.

 

     Pauvre vieille Iarive ! Bientôt, elle ne sera plus reconnaissable et bientôt toutes proportions gardées, un autre Paris s’érigera comme un immense mausolée sur l’emplacement de notre Lutèce.

     Depuis quelques semaines, en effet, notre Capitale se modernise et nous apparaît à la façon d’une « dame-comme-il-faut » : outrageusement fardée et plaquée de « compacts » de toutes sortes…

     Toutes ces terres de couleur avec lesquelles on badigeonne les maisons qui bordent nos rues – certes elles valent mille fois mieux que l’affreux ciment. Elles n’en défigurent pas moins ma « dormeuse sous le soleil. »

     Ainsi parlait Jean-Joseph Rabearivelo, le grand poète amoureux de Baudelaire et de Rimbaud suicidé en 1937. Aimerait-il, en ce dimanche moderne, cette princesse drapée dans une vieille robe de chambre, le teint ambre brouillé de noir par des rêves agités et qui, par des fenêtres sans vitre, voit passer les femmes aux robes à falbalas, les enfants aux chemises d’une blancheur immaculée, qui marchent en veillant à poser bien à plat leurs semelles sur la surface traître des pavés ?

     Je l’aime, moi, sans chercher à comprendre. Je l’écoute, avec une joie du ventre, avec un amusement sans fin, qui résonne entre ces quatre murs blancs.

     Ici, c’est une demeure de chat. D’ailleurs, il y en a trois dehors sur un toit de cahute coincé entre les maisons, qui dorment à la fausse ombre de la sieste. Dedans, il y en a un qui inspecte encore, comme nous, son nouveau domaine. Petite chatte à trois couleurs, telo-vola (aux trois poils), elle miaule et culbute dans les petites serpillières placées à l’entrée du salon, qui glissent sur le plancher lustré comme des tapis volants au-dessus des paysages. Qui jamais ici, de pièce en pièce, ne se laissent oublier. Surfaces brunes de rouille ondulée, brunes d’écailles de tuiles. Crépis de maisons aux couleurs fanées de trop de pluie, de trop de soleil, laissant deviner leur derme de briques. Ici, le bruit des voitures ne monte pas. Ni le grouillement des quartiers de touristes. Les enfants jouent, jettent vers le ciel des alléluias pour rire, ou viennent en galopant de leurs jambes agiles demander, les yeux très grands et brillants : Tu t’appelles comment, Vazaha ?

     La marche est longue pour venir jusqu’ici. Le souffle se pose tandis que les cuisses prennent la mesure des pentes. Arrive un moment où pour la dernière fois, on aperçoit le lac Anosy mangé d’hyacinthes bleues, les anciennes rizières où pousse maintenant le cresson d’eau. Et puis, en bas de la falaise, celle qui vit tomber les chrétiens du temps de Laborde, le grand stade de Mahamasina, étalé la nuit dans l’obscénité des spots. Le regard s’attarde sur toute cette dégringolade de maisons, comme jetées à flanc de collines mais où chaque pièce aurait une texture, une couleur, une taille différente. De l’une à l’autre, les minuscules escaliers qui débouchent sur des courettes en terre battue où sèche du linge, où picorent des poules, où jouent des enfants avec la poussière et les mirages de leur âge. Il y a tout cela, quand on atteint le sommet où les églises des diverses confessions se toisent. Il y a aussi, les jours de semaine, les pénombres de la nuit bleue, les étoiles qui éclatent soudain en silence au-dessus de la tête, la promesse d’un simple repas, d’un verre de vin de Betsileo, de quelques histoires malgaches que notre ami Patrick brode, avec la corruption, les mensonges, les fausses candeurs, les espoirs de ce pays qui rêve toujours de jours meilleurs. Et puis aussi le sommeil qui prendra d’un coup, engloutissant les fatigues de la journée, la chaleur, la crainte de ne pas savoir dire, un jour, le goût de caramel brûlé de cette terre d’Imerina.

     Il a fallu longtemps, du moins à l’aune du temps d’ailleurs, pour parvenir ici. Des oui, des non, des peut-être. Un premier appartement, derrière le stade, qui se refuse, alors que déjà trônaient dans le salon le lit et l’armoire de palissandre achetés au marché après d’âpres marchandages. Nos seuls meubles, pour faire pendant aux trois cantines qui ont eu leur baptême d’Équateur. Les conversations patinaient, les promesses s’échangeaient comme les nouvelles du temps. Tendait-on l’oreille à d’autres voix, dans le cercle confiné des familles, que les rumeurs n’étaient plus les mêmes. On ne savait plus. Pourtant, ce désir de partager le quotidien d’un couple malgache demeurait. Ne pas tomber dans le ghetto des étrangers. Ne pas rester à l’écart, derrière des rideaux de soie. Mais l’impatience montait, suintaient les doutes. Et puis, un jour, la maison fut là, à nous attendre. Oh, une bien modeste maison, grand cube blanc sans charme extérieur, mais avec ses grandes pièces claires, son calme. Et nos copains retrouvaient leur sourire sans fard, disant ‘vous voyez…’. Car en effet, que dire d’autre que cela, et accepter que le temps avait eu besoin d’un peu de liberté pour préparer la surprise. La maison de Jean Laborde est à un coin de rue, à côté du lycée où Paulhan tint ses classes… J’étais où je devais être.

     Alors, c’est maintenant les cloches de la grande église catholique qui viennent sonner le réveil. Il fait jour derrière les premières brumes d’automne, le soleil levant, caché aux détours d’une venelle rend pourpre une façade aperçue de la porte de la cuisine, incendie une nouvelle fois la forme creuse du Palais de la reine. L’eau bouille bientôt dans la casserole, coule chaude de la douche, écume au-dessus du riz. La maison est encore silencieuse. Mais au-delà, la ville a déjà secoué ses torpeurs, les étals s’installent, les 4tmis replient leurs toiles. Quand je descendrai tout à l’heure vers le centre-ville, je croiserai une multitude de petits écoliers en tabliers bleus, je saluerai la marchande de pommes, j’emprunterai les trottoirs aux dalles inégales où les trous guettent toujours le pied rêveur, poussée par l’arrogance des voitures bringuebalant dans la pente. Manaoahoana, tompoko, chantonne-t-on de part et d’autre, avec des sourires, des hochements de tête. Deux petits garçons ébouriffés se disputent une banane. Une femme allaite son bébé. Un gardien sourit de toutes ses dents carnassières. Bonjour, Vazaha, disent-ils, étonnés. C’est seulement plus bas, entre les bijoutiers, la grande Poste et le supermarché français que je retrouverais d’autres Blancs hors de leur voiture. Et aussi les vendeurs de journaux, les petits mendiants. Le Tana des journalistes pressés, des coopérants et des touristes enchantés d’exotisme. Juste derrière, mon bureau caché, où démarrera, après un coup d’œil sur Internet si mon impatience est trop forte, une autre journée de travail.

     Certains disent que, bientôt, l’hiver sera là. Certains disent qu’alors disparaissent les ciels. Mais raconter est un art à Madagascar, qu’il faut écouter comme une musique.