Neige, Orhan  Pamuk

(traduit du turc Jean-François Pérouse, Gallimard 2005, vo 2002)

     Prix Médicis 2005. Prix Nobel de littérature 2006

     Les conférences tenues par Orhan Pamuk au Collège de France en 2023 apportent un éclairage particulièrement efficace pour apprécier un roman (son 8e) qui peut sembler hermétique et par instant fastidieux.

     Za, écrivain turc vivant en Allemagne, revient, après une absence de 12 ans, dans sa ville natale de Kars (Anatolie orientale), officiellement mandaté par un journal d’Istanbul pour enquêter sur le suicide de certaines jeunes femmes portant le voile. Officieusement, pour retrouver Ipek, ancienne camarade de faculté, récemment divorcée. Pris dans une tempête de neige, qui va isoler la ville durant trois jours, il est aussi englouti dans les tumultes d’une société qui s’égare dans les confrontations politiques et idéologiques entre islamistes, musulmans pacifistes et républicains fidèles au laïcisme catégorique d’Ataturk. Il y retrouve l’inspiration poétique, composant fébrilement un recueil structuré comme un flocon de neige, la culture quotidienne d’une bourgade qui relève pour lui de la mémoire, et l’élan d’un amour qu’on devine d’avance voué à l’échec.

(c) Alexey Kljatov

     Kadife regarda Ka de ses yeux pleins de larmes, puis se leva. Au dernier moment, ils s’étreignirent. Imprégné de sa présence et de son odeur, Ka les regarda  <les acteurs du théâtre>  jouer un moment, mais son esprit n’y était pas ; il ne comprenait plus rien. Il était miné par un manque, une jalousie et un remords qui ruinaient sa confiance en lui et son sens logique. Il arrivait plus ou moins à saisir pourquoi il souffrait, mais pas pourquoi sa souffrance était à ce point destructrice et violente.

     Sentant que les années qu’il passerait à Francfort avec Ipek – si, bien sûr, il arrivait à partir avec elle – seraient marqués du sceau de cette souffrance écrasante et anéantissante, il fuma une cigarette. Son esprit était complètement confus. Il alla aux toilettes, où deux jours auparavant il avait retrouvé Necip et entra dans le même cabinet. Il ouvrit le fenestron, puis regarda le ciel obscur en fumant. Sorti de là, il ne put croire, d’abord, qu’un nouveau poème était en gestation. Il reporta avec émotion sur son cahier vert le poème qu’il considérait comme une consolation et un signe d’espoir. Mais le sentiment d’anéantissement continuait de se diffuser en lui de toute sa force, et il sortit paniqué du Théâtre de la Nation.

     En marchant sur les trottoirs enneigés, il sentit un moment que le froid lui faisait du bien. Ses deux soldats protecteurs étaient à ses côtés et son esprit s’embrouillait de plus en plus. A ce stade, pour une meilleure compréhension de mon histoire, il me faut mettre un terme à ce chapitre et en entamer un autre. Mais cela ne signifie pas que Ka n’a pas fait tout ce qui aurait dû être raconté dans ce chapitre. Avant tout, il me faut examiner la place dans le livre intitulé Neige du dernier poème, baptisé « Le lieu où le monde s’achève », à propos duquel Ka s’est livré à tant et tant de commentaires dans son cahier.

     « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. Nous allons parler de fort vilaines choses » écrit Stendhal, dans La Chartreuse de Parme, texte placé en exergue du roman.

     Il est bien question de politique ici, l’auteur revendiquant son droit de réplique au régime dictatorial de Recep Erdogan, au pouvoir depuis 2003 comme Premier Ministre, puis 2014 comme Président, alors que ces jours-ci se tient le procès d’Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul, en marge de l’attention internationale, focalisée sur le conflit israélo-américano-iranien.

Self portrait, Orhan Pamuk

     Pour Pamuk, un roman est semblable à un arbre, portant de multiples feuilles, poussant sur des branches d’images et d’idées, organisées autour du tronc. Les personnages y sont l’incarnation d’expériences de vie, tendant un miroir révélateur de la société dans laquelle ils évoluent. L’histoire est ce qui relie les feuilles, l’intrigue ce qui les fait pousser dans un certain ordre.

En référence : The paradoxe of the Novelist, Conférences au Collège de France, 9 au 30 mai 2023 – YouTube

     Cette construction méthodique, indispensable selon Pamuk pour que le texte se tienne, est perceptible dans Neige mais comme noyée dans la tempête, idéologique, événementielle et émotionnelle, qui laisse le lecteur, à l’instar du héros, désorienté. Haine, amour, enthousiasme, fanatisme, mensonges et convictions, se succèdent et se heurtent, avec une grande violence, et tel Joseph K. du Procès, Ka est éperdu dans un monde dont les règles lui échappent, si tant est qu’elles existent. Nous ne pouvons pas comprendre, au sens de se faire une idée précise de ce qui met en branle les événements et leurs acteurs, la vie y apparaissant comme une énigmatique pièce de théâtre, le héros comme le lecteur déjà trop occidentalisés pour percevoir, intimement, ce qui s’y joue.

     L’effet de cette lecture est à retardement, alors que la neige cessant à Kars, les communications avec l’extérieur sont de nouveau possibles et que nous sommes renvoyés dans nos existences, conscients d’avoir réellement vécu quelque chose d’important, sans total plaisir ni déplaisir, mais définitivement marqués par cette suspension du jugement.