« Nous sommes arrêtés au milieu du canal de Suez. Il est tout petit. On ne s’est pas fatigué pour le faire.
De temps en temps il vient de gros bateaux couverts de soldats anglais qui nous croisent.
D’un côté, il n’y a rien que le désert, de la terre, des petits roseaux secs et encore de la terre aussi loin qu’on ne peut voir. C’est l’Arabie. De l’autre côté, il y a de petites maisons de campagne, des égyptiens à bonnet rouge et de grands champs de roseaux dont les fleurs sont jaunes comme du blé.
Hier soir nous avons vu Port Saïd. mais trop tard, vers 6 ou 7 heures. Quand même, c’était très beau. Il y avait une petite place noire et des fillettes pieds nus qui vendaient des marrons sur [sic] de petites lanternes. Elles avaient une robe bleue et leur corsage était plein de marrons : elles avaient l’air bossues et très vieilles.
Il y avait aussi un marchand d’eau qui tirait une voiturette à grelots. et une femme venait lui en acheter. C’était une femme honnête parce que sa figure était voilée et elle avait une bobine en or sur le front. Elle apportait une vieille peau sale et la mettait sous le robinet.
Alors la peau se gonflait peu à peu. Il y avait d’abord une patte, puis toute une petite chèvre. Alors quand elle était bien pleine, elle l’emportait sous son bras.
Tous les bateaux sont passés. Nous partons. »

(Jean Paulhan à sa mère, Décembre 1907,  Lettres de Madagascar, Ed. Claire Paulhan)

– 7 –

     En début d’après-midi, la journée de mardi, nous arrivons devant Port-Saïd. Après ces journées de pleine mer, dans cette gigantesque mare de la Méditerranée, ces découpes de maisons, dans la brume blanche flottant sur l’horizon, étonnent.

     Nous rejoignons d’autres navires : un vieux paquebot coréen, ocre de rouille, un sous-marin anglais, d’autres porte-conteneurs… La radio éructe des conversations hachées, babelesques. Des bateaux de pêche, semblables à des jouets, se dandinent ça et là. Wait and wait…

     Sous le soleil encore écrasant d’après la sieste, s’approche la vedette du pilote. Aussitôt, un membre de l’équipage se penche au-dessus de l’échelle de corde, lâchée dans le vide avec des sifflements, brandit le carton rouge de Malboro. Et d’un geste adroit, le lance dans l’embarcation, à peine s’est-elle collée à la falaise métallique du Catherine Delmas. Offrande indispensable, pour éviter le rappel à l’ordre criard de l’avertisseur – strident et obstiné – ou le verdict de l’escorte obligatoire – 2 000 $, tarif forfaitaire -.  Le pilote, tout habillé de noir, aux joues mangées d’ombres bleues, grimpe dans les coursives au pas gymnastique.

     Le Capitaine sautille d’un pied sur l’autre, l’œil fougère étincelant et moqueur. Des paumes, il remonte compulsivement son pantalon blanc, avec un sursaut sec des épaules. Une mèche de cheveux noirs lui retombe sur le front, accentuant l’aspect ornithologique de son nez busqué. L’anglais lui roule dans la bouche, avec des grondements de R menaçants. Le Second, lui, est d’un flegme tout britannique, dans sa chemise blanche à galons ; ses oreilles pointent plus que jamais de chaque côté de son visage, légèrement congestionné. Je me fais discrète, me tenant à l’écart des allées et venues nerveuses, de cette tension palpable.

     C’est la première manœuvre : le positionnement très lent dans le couloir de Suez, pour participer au convoi qui partira demain. De chaque côté, des petits piliers de fer, surmontés d’un lumignon vert, éteint. Le soleil, filtré de nuages, se répand en bruine laiteuse. La ville vient vers nous : basses bicoques, blocs d’immeubles aux couleurs délavées et crayeuses, une haute tour radio, à gauche des grues. Une mosquée borde le canal à tribord. La senteur lourde de la mer encagée, le parfum des ports, monte le long de la coque. Une mer déjà moins grise, mais d’une teinte verte de fleuve, le ciel travaillé de nuages. Des maigres oiseaux noirs tournoient, se posent dans le ballottement des vagues.

– One six zero
– One six zero, Sir…

     Les moteurs font naître à la surface de l’eau de vilaines taches de sable.

     Une à une, les embarcations de pêche s’éloignent vers le large. Bleus et rouges, ils portent en avant leur cabine, le pont arrière encombré de filets, dépassent la mosquée de Ford Fouad, maintenant plus distincte, terreuse, avec ses deux minarets et son globe ocre.

     Le jour s’étouffe, sans effet de crépuscule, dans l’argenté du soir. On s’imagine y vivre une vie très sèche, une existence dépourvue de son gras, de son trouble, de ses hésitations. Reposante parce que résolument moderne. Délimitée comme un tracé d’autoroute la nuit, points rouges filant à droite, gros yeux blancs des phares à gauche. Et pourtant, dans cet espace si agencé-emboîté-calibré, d’une mystérieuse poésie. Car qu’est-ce que la poésie et son bonheur, si ce n’est une surface, de mots, d’images, de sons, qui ne dit rien qu’au-delà, qui est une bouche d’ombre masquée sous un miroir sans tain ?

     Accoudée au parapet collant de sel et de suie de la passerelle, je rêve.

     À droite, une digue ferme l’espace de stationnement des bateaux. Nous avançons vers notre point d’ancrage. Et c’est soudain comme une éclosion d’éphémères qui se précipite vers nous. Toute une flottille de caboteurs, chargés de cartons fermés par des ficelles, d’hommes par trois ou quatre, la tête levée vers nous. Déjà, un équipage a lancé une échelle d’accostage sur le flanc gauche ; des silhouettes noires et agiles s’agrippent, enjambent le bastingage… Sont refoulés par le Chief mate qui crie fort et agite les bras… Peine perdue : ce sont dix, vingt marchands qui prennent d’assaut la forteresse. Qui lancent leur grappin, qui se hissent, se glissent, prennent pied, assurent leur corde terminée par un crochet : crochet promptement passé sous les nœuds de ficelle des cartons, cartons promptement halés jusqu’à hauteur du pont, tous mous d’usage et d’humidité, pont envahi, fauberté, luisant, disparaissant sous les tapis de souk, souk étalant en une vitesse record sa quincaillerie universelle : sèche-cheveux, fer à friser, postes de radio, chaussures, couteaux de cuisine, ceintures, jeans, rouleaux de fil de pêche, jouets…À l’avant, les ancres viennent de toucher l’eau, à grandes criailleries de chaînes. À l’arrière, le fouillis est indescriptible. Chaque porte est gardée par un matelot en faction, salué par des officiels hilares, venus contrôler les passeports, et qui ressortent, leurs cartons d’offrande coincés sous l’aisselle. Les hommes d’équipage, courtauds, au visage de bonze, leurs grosses mains au fond des poches, vont, viennent, ravis, marchandent, font la moue, branlent du chef devant les Égyptiens volubiles. Cela dure jusqu’à la nuit complète.

     En haut, mon nouvel ami le Pilote, qu’en mon for intérieur, j’ai surnommé le Corsaire chinois, avec son bouc maigre et blanc pointant sous sa face ronde, discute à la radio avec les autorités du port. Nous sommes en quinzième position, dans le deuxième convoi. Lever d’ancre prévue à deux heures trente du matin.

     Dans sa cabine, porte ouverte, le Chief Officer joue une danse écossaise endiablée.