– 8 –     02:30 am

     Le pilote vient d’arriver. Déjà, nos machines tournent. Nos voisins remontent leurs ancres dans un fracas sourd. Un choc mou : c’est la barge d’escorte qui vient nous tamponner de sa bande garnie de pneus. Et nous pousse dans le droit chemin. Aucun homme n’y est visible.

     Il n’y a pas d’étoiles. Les hauts réverbères répandent sur l’eau leurs lueurs orangées.

     La file des bateaux s’étire. Quelques immeubles, type cages à poules, occupent la rive à tribord. Un édifice, à trois coupoles, frappe soudain par une grâce relative, vestige de la présence anglaise.

–  Main ship – Main ship.

     Le Catherine Delmas avance dans la clarté sale des banlieues, mal habitée de couleurs glacées. Une ligne de chemin de fer borde le rivage. On y entend le train, dit-on, bien avant de le voir. Le thé chaud, gentiment offert par le Capitaine, et que je bois à petites gorgées, ne suffit pas à secouer l’ambiance morne de ce départ. Ce n’est pas une veille, c’est un jour qui commence avant l’aube, déjà chargé de fatigues.

     Plus tard, les paysages de banlieue triste cèdent la place aux dunes. Luminosité violente, blanche, sous un ciel couvert. Lorsqu’il fait beau, m’explique le Capitaine, on voit à plus de vingt kilomètres. Presque au-delà de la ligne d’horizon, ajoute-t-il, rêveur…

     Un passereau jaune est venu se percher devant la fenêtre, et remue en tous sens sa petite tête d’automate. Nous montons vers le Lac Timsah, guidés par la voix monocorde du Chef pilote, un quinquagénaire usé, longtemps essoufflé de l’ascension des trois étages du château. Les pêcheurs s’éloignent des rives à la rame. Les complexes hôteliers ou administratifs surgissent de la monotonie des dunes, puis disparaissent, laissant la même impression de vide et d’abandon. Ce pourrait être un paysage aperçu de train. Mais ce ne l’est pas. Il y a dans l’idée de canal, de navire et d’eau, une notion de passage, quand la voie ferrée n’est guère différente d’une route. Les caps, les ports, les Stretta (détroit) – le mot a gardé la nuance d’étranglement, d’accélération, du terme musical strette  – sont autant de signes que la navigation, à mi-chemin du vol, traverse des espaces où l’imaginaire est plus libre. Ce glissement nocturne, tout comme cette avancée sur le globe à pas comptés, me rend plus disponible à l’Ailleurs.

     Il nous faut stationner près de deux heures au Great Bitter Lake, pour permettre aux bateaux du Sud de remonter le Canal qui s’allonge sur cent soixante deux kilomètres. Puis ce sont de nouveau les paysages de sable, la grande plaine vers le Nil à tribord, avec ça et là, des maisons en pisé, des cocotiers, quelques terres vertes de culture, et encore, si loin, les dunes.

     Nous dépassons un campement de soldats. Vision fugitive d’un jeune homme mince, en treillis, jouant avec un chien noir. D’autres, allongés sur le sol, devant leurs tentes moustiquaires. Et puis, dans tout ce jaune, ce paille, le vert vif, acide, d’un carré de champ irrigué.