10 – Aden, 6 février :
Nuit opaque des Tropiques. Ce soir, au coucher du soleil, l’horizon est resté longtemps visible, une mer très noire en dessous, le ciel clair encore où scintillaient deux planètes plein ouest, l’une au-dessus de l’autre. Lentement, le sombre de la mer est montée, pour tout aspirer.
Nuit opaque de la cabine de pilotage. Rideaux tirés, lueurs vertes des écrans, silence et silhouettes furtives. Dehors, le ciel est frémissant d’étoiles ; ça et là des lumières blanches, rouges et vertes, trahissent le voisinage d’autres bateaux, invisibles de jour. Tous avancent d’un même élan vers le cap, qu’un phare clignotant avec fatigue, révèle. Derrière : Aden.
C’est très quelconque, le cap du golfe d’Aden, avec ou sans Rimbaud. Ce n’est qu’un insignifiant petit point du globe, à contourner sans y penser. Pourtant, il y aura un jour – j’en suis sûre – où ce souvenir d’avoir frôlé Aden sera beau, comme une fleur séchée entre deux pages de livre. Ainsi est faite la mémoire.
© Jeff Rossman, Rimbaud blessé (Peinture à l’huile, Musear
Aden, le 22 septembre 1880
Chers amis,
Je reçois votre lettre du 9 septembre, et, comme un courrier part demain pour la France, je réponds.
Je suis aussi bien qu’on peut l’être ici. La maison fait plusieurs centaines de mille francs d’affaires par mois. Je suis le seul employé et tout passe par mes mains. Je suis très au courant du commerce du café à présent. J’ai absolument la confiance du patron. Seulement, je suis mal payé : je n’ai que cinq francs par jour, nourri, logé, blanchi, etc. etc., avec cheval et voiture, ce qui, somme toute, représente bien une douzaine de francs par jour. Mais comme je suis le seul employé un peu intelligent d’Aden, à la fin de mon deuxième mois ici, c’est-à-dire le 16 octobre, si l’on ne me donne pas deux cents francs par moi, en dehors de tous frais, je m’en irai. J’aime mieux partir que de me faire exploiter. J’ai d’ailleurs déjà environ 200 francs en poche.
J’irais probablement à Zanzibar, où il y a à faire. Ici, aussi d’ailleurs, il y a beaucoup à faire. Plusieurs sociétés commerciales vont s’établir sur la côte d’Abyssinie. La maison a aussi des caravanes dans l’Afrique ; et il est encore possible que je parte par là, où je me ferais des bénéfices et où je m’ennuierais moins qu’à Aden, qui est, tout le monde le reconnaît, le lieu le plus ennuyeux du monde, après toutefois, celui que vous habitez. »
(Rimbaud, Correspondance)