12 –         Seychelles.

     Nous devions entrer dans la baie en fin d’après-midi, pour prendre notre stationnement nocturne avant d’être autorisés à rejoindre les quais. J’avais traîné dans ma cabine, finissant quelques lettres que je souhaitais poster, retardant peut-être aussi la fin de cette retraite maritime. Un brusque ralentissement des moteurs me précipita dehors…

     Il y a dans toute mémoire, à jamais inscrites dans ses replis, des images porteuses d’un bonheur insensé. Pour moi, une silhouette de jeune aulne courbé sous le poids de la neige, se découpant sur l’indigo du ciel ; un Baou escarpé au-dessus d’un cimetière de Haute Provence ; le visage d’un homme aimé, encadré par les pointes relevées de son col de vareuse ; un certain nouveau-né dans les bras de sa mère ; l’espace ouvert d’un lac gelé, encadré de forêt sombre, dans la clarté lunaire d’une nuit glaciale de février ; l’aiguillon du dôme de l’Institut de France dans la lumière dorée d’un automne parisien… Ce sont mes clochers de Martinville. Le Morne de Mahé, ceint de forêt tropicale, en est un.

     Il nous faisait face, conique, avec dans l’enfilade, deux autres imposantes hauteurs, comme trois îles s’épaulant l’une l’autre, dans une lumière qui, sans être encore crépusculaire, était déjà bleutée. Sur de hautes parois recouvertes de forêts, s’accrochaient quelques maisons, jusqu’à la ligne de crête de pics arrondis et de creux, tapissés d’arbres, qui ouvraient leur cime comme de gigantesques éventails de dentelle. Ça et là, des plaques nues de granit brun et rouge. Un rideau de pluie survint brusquement de l’est, obscurcit tout, avec les gouttes qui crépitaient sur le pont, criblaient la surface de la mer, puis passa, laissant dans les montagnes en face de nous des lambeaux de brume, et sur le vent qui soufflait de la terre un parfum de crevettes, de bois mouillé et de mousse. L’air marin, si limpide, laissait croire que nous étions très près.

     Les côtes sont bordées d’un mince liseré pâle, l’eau est sombre et verte. En avant, un autre petit îlot, minuscule et tout hérissé de roches. D’autres encore sont derrière nous, parsemant jusqu’à l’horizon l’immense plaine marine de leurs formes fragmentaires.

     Petit à petit – car nous approchons – se distingue mieux le port, un immense bateau rouille en épinglant le centre. S’ajoute maintenant au bruit du vent, des vagues, le son de l’eau qui ruisselle du pont. Trois navires de plaisance, petits et blancs, font les bouchons sur l’eau. Une vedette vole sur les vagues, vers la haute mer.

     Lentement, le Catherine Delmas vire sur lui-même, levant des boues verdâtres d’eau trouble, tourne son nez vers le large, et dévide ses chaînes d’ancre. L’interruption des moteurs nous rétablit dans un silence brut. Le soleil se couche sur Mahé, dans un pli de montagnes ; il brille un instant si fortement dans les frondaisons qu’il paraît luire sur la surface des arbres, comme sur une chevelure mouillée. Ailleurs, la brume d’averse prend des teintes de lichen. Un dernier rayon vient dessiner sur la mer une bande écailleuse, juste en avant des hauts poteaux rouges et blancs qui marque l’entrée de la rade, lisière de coraux et d’algues. En altitude, le ciel est très bleu, puis plus clair, blanc en descendant vers la mer, jaune où le soleil a disparu, avec quelques dernières balafres plus sombres.

     La montagne de Mahé en face de nous s’assombrit. Se distingue encore dans les arbres une vaste bâtisse blanche, à arcades, et disséminées tout au long du flanc jusqu’au sommet, des demeures isolées où s’allument les lampes, faisant naître le désir poignant d’une vie recluse, studieuse et sage, à l’abri des impatiences et des agacements. Le temps s’est aboli.

JMG Le Clezio © C. Helie, Gallimard
     « Dans les collines, l’air est humide, comme si la brume du matin restait accrochée longtemps aux feuillages des arbustes. Laure et moi, nous aimons bien nous asseoir dans une clairière, quand les arbres sortent à peine de l’ombre de la nuit, et nous guettons le passage des oiseaux de mer. Quelquefois, nous voyons passer un couple de paille-en-queue. Les beaux oiseaux blancs sortent des gorges de la Rivière Noire, du côté de Mananava, et ils planent longuement au-dessus de nous, leurs ailes ouvertes, pareils à des croix d’écume, leurs longues queues traînant derrière eux. Laure dit qu’ils sont les esprits des marins morts en mer, et des femmes qui attendent leur retour en vain. Ils sont silencieux, légers. Ils vivent à Mananava, là où la montagne est sombre et où le ciel se couvre. Nous croyons que c’est là que naît la pluie. »

JMG Le Clézio, Le chercheur d’or

   Les nuages de pluie tournent dans la baie comme dans une arène. Le jour reste un dernier instant suspendu à l’horizon, puis il fait tout à fait nuit.

     Sur le pont arrière, les marins philippins ont déjà installé leurs lignes. Ils s’exclament, se poussent du coude, jamais je ne les ai vus si joyeux. Un jeune éphèbe en débardeur, roulant des épaules, se promène parmi eux, les fesses moulées par le jean, saluant leurs interpellations d’une moue de coquette.

     L’apparition des étoiles fait monter les proies des profondeurs. Bonites, au nez pointu, jeunes requins au ventre blême, fretin blanc qui rebondit sur le pont en s’arquant en tous sens, multitude de poissons ronds, bordés de rouge… Entre les têtes penchées vers la surface de l’eau, court une conversation animée, dans une langue ruisselante et mélodieuse. Le fil de pêche est tenu à main nue. L’épuisette a le manche trop court pour la hauteur de coque, et devant une grosse prise qui menace de s’échapper, on trépigne. Soudain, c’est un marlin qui est jeté sur le pont, presque trop beau et lisse pour être vrai, avec son rostre menaçant. Même le grassouillet cuisinier vient voir, le ventre sanglé dans son tablier inégalement blanc, et apprécie d’un hochement de tête. Le Capitaine se mêle à l’enthousiasme général, serre la main du pêcheur heureux. Son épouse est là aussi, blafarde Allemande dodue, au sourire timide d’une adolescente, déconcertant.

     Les lampes sur Mahé font des incrustations de pierreries dans la noirceur des arbres, les phares clignent dans la nuit leurs gros yeux rouges et blancs. Accoudée au garde-corps, j’écoute le vent, le bruit des vagues, dans mon dos les exclamations de mes camarades de bord, respire le capiteux parfum de terre et de crustacés.  Attendre demain le lever du jour…