13 – 5 :45 am

     L’île Sainte-Anne, à l’est, est la première à s’éclairer de soleil. Le ventre des nuages au-dessus de la crête est d’un bleu violet, puis monte en rose, jaune, avant le bleu du ciel lui-même, en exacte réplique de celui de la mer. Plus loin, cela se dilue en clarté, par larges plaques, selon les courants. Au nord, se distingue une autre petite île, puis une plus grande… Le regard s’aiguise, c’est tout une guirlande qui se dessine maintenant en arc de cercle : Silhouette, Île du nord, Aride, Curieuse, Praslin, Cousin, Félicité, La Digue, Frégate… Au-delà, il y a encore Poivre, Boudeuse, Desroches… Et puis, les atolls de Farquhar, le groupe Aldabra, les Comores… Madagascar … Nommer, c’est déjà un voyage.

     Sainte-Anne est encore toute sombre du soleil qui monte derrière son dos, tandis que la grande île reste partiellement voilée du résidu de l’orage d’hier.

     Le pilote arrive à l’heure dite : chemise et short blancs, grandes chaussettes coloniales immaculées avec le rabat au-dessous du genou. Cheveux blond clair, bleu délavé des yeux, dans un visage rond. Une fine moustache lui descend de chaque côté de la bouche. Sa peau est déjà perlée de sueur.

     L’aube monte, de plus en plus claire, puis le jaune éclatant et pâle du soleil se lève derrière la brume, au-delà de trois petits dômes d’îles. Il frappe de touches impressionnistes les pans de granit brun rouge de Mahé, qui se détachent parmi les arbres, certains striés comme une motte de beurre qu’un couteau-scie aurait lissée. Des petits bateaux s’échappent du port, foncent vers le large. La mer se parsème de mille teintes, du rose clair au vert, jusqu’au port, qui se pavoise de rouge, de blanc, de bleu… Ici, l’acier ne semble pas vieillir.

     Sept heures, et il fait déjà chaud. Les rayons descendent en pluie sur l’horizon, s’accrochent aux mâts des voiliers qui dansent sur leurs ancres. Des oiseaux noirs, tachés de blanc sous les ailes, viennent saluer notre approche du quai par des pioupious attentifs. Ils volettent au-dessus du pont, viennent se percher sur la cabine de la grue. Rouge, le drapeau brandi par un homme de quai. Jaune, les casques des dockers. Un grand homme noir, immobile, les bras croisés, observe les manœuvres des remorqueurs qui nous poussent vers notre lieu d’ancrage avec des rugissements de moteur. Bermuda en jean, casquette, sandales ouvertes. Il ne bouge pas, suit des yeux le travail des hommes de quai qui vont accrocher les grosses boucles de corde aux bites d’amarrage. Un sac à dos est accroché à son épaule.

     Toute arrivée dans un lieu inconnu, après une longue escapade hors du quotidien ordinaire des hommes, est une poétisation du monde. Chaque vie aperçue, sur le quai, est dense de destin imaginaire. Cet homme-là, avec ses chaussures de bateau bicolore, son talkie-walkie, son ventre de quadragénaire pointant légèrement sous la chemisette, de qui est-il le fils ? L’amant, le frère ? A-t-il grandi sur l’île ? En est-il parti un jour, revenu, l’aime-t-il ou la maudit-il ? Que raconte-t-il, au bar central le soir, lorsqu’il s’arrête prendre une bière ? Rêve-t-il, devant tous ces bateaux qui accostent, à ceux qui s’éloignent, qui vont plus loin ? Étrange état que celui d’insulaire. Toujours sur la frontière comme sur une crête. Un seul pas, et c’est l’ailleurs. L’éloignement d’une île est un exil. Y demeurer est une assignation à résidence. Lorsqu’on y parvient, étranger, c’est  comme pénétrer dans une forêt profonde et claire, de haute futaie, où il fera bon marcher sur la mousse et le tapis de feuilles odorantes, croisant, au hasard des pas, des gens, des animaux de contes. Sans doute, est-ce l’effet de tant de mer, de ce silence du bateau… Tout imprégné de soi, le voyageur retrouve le monde des autres avec un regard frais.

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« Le navire ayant évité avec le vent qui passa au nord effleura légèrement une tête de corail. On appareilla en filant la chaîne. La houle se fit, dans un creux de lame, le navire talonna. On élongea une aussière sur une ancre à jet mais deux fois, cette amarre cassa et chaque fois, le navire se trouva de plus en plus dans les brisants.
À la seconde rupture de l’aussière, le navire était plus acculé aux récifs qui déferlaient et le couvraient. Le navire donnait de fréquents coups de talons. Il craquait, commençait à faire de l’eau. (…) La chaîne ayant cassé dans un coup de tangage, la goélette fut rejetée d’une demie longueur sur les récifs (…) La goélette était montée sur les coraux, poussée qu’elle était par la houle. La lame déferlait et le navire instantanément se remplit d’eau. Chaque secousse l’ébranlait, en lui enlevant des morceaux de quille et de l’étambot. La goélette était perdue. »

(Lieutenant Offret, Perte de la goélette de la Perle, 13 mai 1863)

     Pourtant, l’île de Mahé n’a de vraiment exotique que son climat et les tonalités sombres des visages. Victoria se traverse à pied, par des rues proprettes encombrées de voitures, toujours dominée par la forme conique du Morne. Ça et là, des affiches de films américains, et sur les dos des adolescents aux Nike délacés, le sourire angélique de Di Caprio. Devant la poste, une foule de jeunes filles en bleue et blanc, font la queue, leur enveloppe rouge baiser à la main : c’est bientôt la Saint Valentin. Une miniature de Big Ben se tient coite.

     Dans les bars et les restaurants de la ville, qui s’étalent sur les trottoirs, les Blancs restent entre Blancs. Étrange impression dans ce pays à 90 % métissé. La langue, elle, vagabonde : français, anglais, créole, tout cela mélangé d’une phrase à l’autre, selon l’interlocuteur.

     L’air humide apporté par la mousson d’été, de la mer vers la terre, est à lui seul un dépaysement. Des bourrasques de pluie traversent sans cesse la moiteur tropicale. C’est à prendre ou à laisser : les rigoles de sueur le long du dos et des reins, l’humidité au creux des coudes et des genoux, ce parfum chaud qui monte du cou, et le front toujours moite… à qui s’y abandonne, la sensation est douce. Il semble que le corps existe davantage. Qu’il respire, par tous les pores. Le couvert d’un arbre, le souffle d’une brise, un bâtiment climatisé, un nuage voilant le soleil : la sensation est d’assèchement, de légèreté, avec un goût de sel. La promesse du soir est bienfaisante. Les crépuscules, aux prompts couchants, sont un délice sous les Tropiques. L’esprit boit à cette fraîcheur de l’ombre je ne sais quelle nostalgie de bien-être et de réconciliation.

     La nature est à l’avenant. Jaillissement de végétation lourde, verte, fleurie, envahissante. Des palmes de lataniers qui frémissent au vent en pétillements secs, des débordements de plantes grimpantes, de buissons d’hibiscus surchargés de corolles blanches ou rose, des mollesses de branches ployant sous le poids de grosses feuilles charnues, brillantes, des lances pennées en faisceaux qui prennent la brise comme des plumes d’autruche… Avec cela, des parfums, de forêt humide, de patchouli, de crustacés, de fleurs… C’est presque un étouffement pour les sens. Déboucher sur la mer, par les longues plages blanches bordées de pins, est aussi édénique que sa promesse imaginaire et le regard ne peut s’empêcher d’aller voleter au-dessus du large.

     Mais la mer, je l’ai eue à moi seule depuis le pont du bateau. Ce sont les rues et les hommes que je veux rencontrer. Je croise de la curiosité dans les regards : se promène-t-on, à pied, dans une telle chaleur ? Mais comment saisir autrement, au vol, la vie de ces lieux ? Les retours de pêche, chair violacée du thon, petits poissons fins d’un vert argenté, d’autres rouges et ronds, ruisselants d’eau. Les tréteaux supportant quelques salades poussées en graine, des tomates, des mangues et des citrons verts, surveillés par une population disparate de jeunes aux coiffures rastas, de Créoles aussi vrais qu’au cinéma, d’Indiens. 

     Est-ce la nouveauté qui nous enchante ou l’illusion de pénétrer dans un monde onirique ? Ainsi de cet enterrement dans une église à vocation de cathédrale. Ceux-là sont noirs, indéniablement ; de vrais personnages d’Autant en emporte le vent. Les femmes ont des chapeaux à large bord, des robes à frou-frou, assouplies par l’usure. Les hommes sont en chemise blanche, les bras ballants. Physionomies travaillées de rides, trouées par des bouches sans dent. Les larmes roulent en grosses gouttes sur les joues. Le noir de la peau rehausse les couleurs, et le moindre bleu, vert, au milieu des teintes de deuil, claque. Une fillette en robe de mariée ouvre le cortège, suivi d’hommes qui portent le cercueil sur l’épaule, puis le prêtre, vieux missionnaire aux traits ravagés ; et derrière, la foule des parents et amis, un bouquet à la main. Il y a là deux Blancs aussi, incongrus et grassouillets, qui se joignent à l’assemblée, au moment où débutent les cantiques.     

     Je suis si loin du Québec, de la France aussi, qui pourtant demeure, dans cet archipel récemment indépendant, longtemps ballotté par l’histoire entre deux nations conquérantes, au point d’en oublier les révolutions. Avant les opposants de Buonaparte et l’Archevêque Makarios qui devint par la suite chef du nouvel état de Chypre, Louis XVII aurait été dans cette île de Mahé le royal proscrit.

 C’est le Directeur du Centre des archives qui me raconte l’histoire, me voyant feuilleter de vieux livres. Sa voix vibre lorsqu’il décrit l’enfant, évadé de la prison du Temple, l’orphelin rescapé du massacre, sauvé en 1795 par quelque ami fidèle, fuyant, sous de fausses identités, rendu muet par les horreurs subies. Il aurait trouvé refuge dans l’isolement de l’île, pour finir ses jours sous l’étiquette anonyme d’un colon. Pour ses descendants, son sang bleu ne fait aucun doute. Ses silences sont des preuves. L’ambiguïté de son identité est la démonstration de ce qu’elle avait de royale. J’écoute cet homme, au teint clair mais aux traits créoles, invoquer l’héritage, la fierté du lignage, la monarchie, et ne peux retenir un sale sourire de métropolitaine. Incrédule, je demande :

– Mais que pourraient-ils réclamer ?
– Versailles ! réplique-t-il.

Il ne plaisante pas.
Je reprends ma route, pensive.

Louis XVII Bust of Louis Charles Dauphin of France-Louis Pierre Deseine

     Plus loin, c’est le Musée de la faune et de la flore. Le bariolage des poissons tropicaux, le mimétisme des insectes phasmes. Et les formes callipyges du coco de mer. Fruits des Maldives, par quelle ténacité et hasards de courant sont-ils parvenus jusqu’à l’île de Praslin ? À quel jeu se livre la Nature, auquel les hommes se sont prêtés le plus sérieusement du monde, croyant voir dans le chaton de l’arbre mâle et les rondeurs du fruit femelle, les attributs du Paradis perdu, aux vertus aphrodisiaques ?

     La première séparation de l’archipel remonte à 225 millions d’années. Puis la fragmentation s’accélère : il y a près de cent millions d’années, l’Antarctique se détache. Quarante millions d’années, et Madagascar prend son autonomie insulaire. Encore vingt mille siècles : les Seychelles s’émiettent dans l’Océan indien, s’enrichissant de quelques îlots volcaniques. Décidemment, nous ne sommes qu’un souffle.

     Je suis rentrée au bateau le cœur léger de rêveries. N’irais-je pas un jour m’installer dans une de ces maisons de montagne, bien au-dessus de Victoria, parmi les palmiers géants et les senteurs de fleurs d’un éternel été ? Ou voyager d’îles en îles, presque aveugle de tant de lumière sur la mer. Plonger dans cet autre monde des fonds sous-marins, délivrée de la pesanteur, remontant au bout du harpon, les poissons à griller le soir sur un feu de bois.

« Soleil, délivre-moi de la gravité. Lave mon sang de ses humeurs épaisses qui me protègent certes de la prodigalité et de l’imprévoyance, mais qui brisent l’élan de ma jeunesse et éteignent ma joie de vivre. (…) Enseigne-moi l’ironie. Apprends-moi la légèreté, l’acceptation riante des dons immédiats de ce jour, sans calcul, sans gratitude, sans peur. »

(Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique)

     Sur le pont, s’agitaient les dockers, dans un ballet qui paraissait follement amusant, escaladant les piles de conteneurs, guidant avec d’amples gestes théâtraux le travail de la grue qui lentement déblayait l’horizon de ma fenêtre de cabine, me rendant une frange de ciel ponctué d’étoiles.

     Madagascar est à mille kilomètres. Si tout va bien, avec notre moyenne de dix-sept nœuds, nous y serons dans trois jours, après une escale à la Réunion. La traversée s’achève.

     Par téléphone, un ami m’interrogeait tout à l’heure :

      « Es-tu heureuse ? »

     Le bonheur peut-il s’épanouir autrement que dans une transcendance ? Celle de l’imaginaire, du rêve. La sensation de dépasser son être ordinaire dans la création. Dans l’admiration. La contemplation. L’émerveillement des voyages tient beaucoup à cela, plutôt qu’à l’utopie de s’oublier soi-même.

     Je vais bientôt toucher à mon but. Débarquer pour de bon. M’enfoncer dans cette réalité de Madagascar qui ne m’est encore qu’un phantasme. Québec est loin, et sa forêt. Paris et ses jeux de lumière la nuit. Ma solitude est celle aussi des souvenirs laissés dans leur album, des nostalgies qui s’ignorent encore. Ce qui commence, ce qui a débuté au port de Marseille pour s’enfler de ces paysages de mer et de ces jours de traversée, c’est une aventure que je devine déjà indicible, autrement que par fragments, touches successives, hésitations. La Réunion, île française, n’est qu’une dernière étape. Nous savons tous, sur ce bateau, que nous allons bientôt nous séparer. Le Chief Officer est déjà dans la joie de reprendre, depuis Saint-Denis, son voyage migrateur vers son île septentrionale. Pour les autres, Madagascar sera la fin de la mission. Alors j’ai hâte, maintenant, de reprendre pied sur terre.