La quête de l’eau
30/11/99
Depuis 24 heures, l’eau est coupée sur la Colline de la Reine. Les rigoles d’évacuation ne chantonnent plus, exhalant une odeur lourde de détritus. Dans chaque maison bourgeoise, réapparaissent les seaux en plastique, lot d’ordinaire des bas quartiers. Un tuyau aurait crevé et les réparations seraient bientôt achevées. Mais ce matin, les robinets et les tuyaux restent désespérément silencieux.
Il est cinq heures et demi et les rues sont déjà animées, plus que de coutume. Je croise des petites bonnes – pieds nus ou en tongs, taille courte, cheveux crépus rassemblés dans un foulard ou attachés en petite queue touffue dans la nuque, peau sombre s’étirant sur les pommettes – qui reviennent vers la maison de leurs ‘maitres’, le seau plein au bout du bras, éclaboussant leurs mollets ronds, ou perché sur la tête, tanguant légèrement au rythme de la démarche chaloupée des hanches.
La borne fontaine du commissariat d’Ambohijatovo est muette également. Il me faut passer de l’autre côté de la colline, vers la place d’Andohalo. Un instant d’hésitation, auquel les mpivarotra[1] répondent en pointant du doigt la Cathédrale. Effectivement, le grand parvis est sillonné de gens chargés de seaux, de bidons, de bouteilles. Mais ils ne remontent pas du grand escalier, que je prends d’habitude pour descendre à Mahamasina, et que les missionnaires ont fait construire à la fin du XIXème. Intriguée, je fais halte sur la première marche, pour apercevoir, complètement à gauche, une longue file qui patiente, devant ce qui doit être la borne fontaine. On me fait signe : il faut longer l’église, comme pour aller à la Maison des sœurs, et descendre le petit escalier. Mon arrivée, avec mes seaux vides, déclenche une imperceptible vibration dans la foule, de coups d’œil discrets et de chuchotis. Pas de vazaha ici, ni presque de cheveux lisses. C’est le peuple des bonnes et des gardiens, et des petites gens qui n’ont pas de bonne. Chacun dépose son seau dans la queue qui sinue sur la plate-forme en béton. Certains ont apporté tout ce que leur habitation pouvait contenir de récipients : seaux en plastique de différentes tailles, seaux de fer, des bouteilles La Source – la marque Eau Vive est plus chère -, des bidons d’un blanc laiteux, des brocs, des bassines… On bavarde peu, sauf entre soi, pour ceux qui sont venus à plusieurs. Un jeune homme explique à une femme à côté de moi, cheveux ondulés, lunettes et serviette sur l’épaule, que l’eau devrait être rétablie dans la matinée. Pour l’instant, il faut se contenter de cette source.
[1] Marchands, ici de rue.
Des jeunes garçons, entre sept et dix ans, se sont installés sur le lavoir, à droite de la fontaine. Ils chahutent sans brutalité, étirent le cou vers moi pour chuchoter ensuite à l’oreille de leur voisin. Ils ont tous également vêtus de joggings troués, amincis par les lavages, de jeans autrefois bleu, ou blanc cassé, chemisettes ou t-shirts souvent maintenus par la seule couture des épaules. Ils sont pieds nus, en tongs ou, exceptionnellement, en sandalettes. Cheveux courts, crépus comme des agneaux fraîchement tondus. Teints café au lait, ou chocolat, l’un d’eux a une grande tache de dépigmentation sur la figure. Assis sur la margelle, ils battent des jambes, l’air important. Puis dégringolent, pour faire avancer les seaux, en bon ordre. Quelqu’un tente-t-il de resquiller, en encastrant son seau dans un autre sans permission ? Ils sifflent, rigolent, le contrevenant n’insiste pas. Le plus grand est drapé dans une parka d’adulte, il a un visage long et intelligent, une tête de chef scout.
La fontaine crache et crache. S’arrêtera-t-elle ? La question passe parmi les gamins, comme un souffle sur un champ de blé. L’un avance un chiffre, de la capacité imaginée de la source. Les autres répondent d’une moue. Le silence retombe.
Sur la gauche, c’est la descente en chute libre vers Mahamasina, les vestiges de l’escalier qui serpente sur le flanc de la colline, parsemée de roches, d’arbres et maintenant de maisonnettes, dispersées, au toit de tôle ou de tuiles. De cette falaise, dite roche Tarpéienne, on précipitait les martyrs, du temps de la reine Ranavalona Ière. L’un d’eux, dit-on, s’était retrouvé retenu par un buisson, et se démena tant et si bien, sous le regard ennuyé des gardes, qu’il parvint à se dégager pour aller se fracasser plus sûrement sur le replat, là où pointe maintenant le clocher de l’église protestante.
Ainsi contemplée de haut, la colline est une cascade de maisons séparées de ruelles à peine distinctes mais parcourues de silhouettes qui paraissent également chargées de seaux, avec les échoppes pareilles à des boîtes d’allumettes, un jacaranda tout violet-bleu, un bougainvillier écarlate, des frondaisons denses et vertes, des sportifs qui montent les marches en sautillant, genoux ployés, des enfants en blouse bleu azur, des cours où sèche du linge multicolore… Et puis, tout en bas, le grand stade vacant, avec sa pelouse émeraude, le solide Collège Saint Joseph, tout en briques, les avenues qui s’élargissent à l’approche du lac Anosy aux eaux céladon, cerné de jacarandas en pleine floraison mauve. Et plus loin encore, les maisons qui se dispersent, les immeubles, les églises au chapeau pointu, et plus loin encore les rizières, les longues étendues d’eau qu’il fallait, il n’y a pas si longtemps, traverser en pirogue pour sortir de ce vaste cirque de Tana, bouclé de collines. Le ciel a sa teinte d’hiver, mais le printemps n’est pas loin, chauffé bientôt à blanc par le soleil de midi.
Il fait encore frais, les seaux avancent lentement, les minutes passent, les quarts d’heure. Un vieil homme, à la bouche enfoncée sur les gencives, me fait un sourire timide. Une adolescente, collée au flanc de sa mère, ose un coup d’œil apeuré vers moi. Les cloches se sont tues, une crécerelle traverse l’air de son vol plané, les chiens font silence.
Une religieuse, la tête couverte du voile, s’avance à pas glissés, vient remplir son seau directement à la pompe. Un silence respectueux l’accompagne, lui fait haie.
Et tout à coup, c’est le charivari, la bousculade : la pile de seaux des jeunes garçons connaît son tour. Celui en parka prend d’autorité le contrôle du remplissage. Les autres s’alignent derrière, rincent de manière approximative, déplacent, piétinnent, soudain sérieusement affairés. Un plus grand, qui avait déjà tenté de jouer avec moi le camarade en entremêlant nos seaux, cherche à glisser, dans la pagaille, un de ses récipients. Des voix s’élèvent, grondeuses, mais sans colère. Il se replie, avec un sourire forcé et d’une feinte arrogance. Il attendra son tour, celui des garçons est déjà comme un gros caillou bloquant la passe. Un à un, ils s’éloignent, les récipients s’accrochant aux bras selon les tailles. Où rentrent-ils ? Dans leur foyer, la mère éventant le feu sous le fatapera pour faire cuire le riz ? Chez des commanditaires qui gronderont, en glissant une piécette dans leur paume : mais où étais-tu donc ? Mais il y avait beaucoup de monde. Même, il y avait des vazaha. Des vazaha ? Tu es sûr ? Oui, pour vrai. Une grande femme que j’ai déjà vue dans le quartier, et un monsieur qui est venu la rejoindre. Ils n’ont donc pas de bonnes ? etc.…
Finalement vient mon tour. Je descends dans la large cuvette en béton, pose mes pieds de chaque côté de la rigole, rince brièvement, remplis, le premier, le deuxième. Derrière, ils attendent, sans impatience, me laissant même le temps de remonter avant d’avancer leur récipient vers le jet. Je suis Vazaha, je suis Seigneur, même si j’ai, par quelque caprice qui leur paraît inexplicable, tenu à venir moi-même quérir l’eau de mon bain. Respect amusé, sympathisant, qui me suit du regard. Dorénavant, je ne serai plus seulement ‘la dame qui serre la main de la fouilleuse de poubelle au coin de la côte’, ni ‘la dame blanche qui certains matins fait de l’exercice dans le parc’, ni ‘la vazaha qui parle (un peu) malgache’ – mais aussi ‘la dame qui vient chercher elle-même son eau le matin’.
Sur le chemin du retour, nous rencontrons A., notre employée, qui étant arrivée à sept heures pour trouver la maison vide, est partie à notre recherche, guidée par les indications des uns et des autres. Protestant dans son babil ininterrompu de malentendante, elle nous arrache les seaux des mains. L’ordre est rétabli, la bonne en tête, ployant sous la charge, les maîtres derrière, bras ballant, en attente de leur bain.
L’eau, quant à elle, le sera une heure plus tard, dans un ronronnement et glougloutement heureux de tuyaux. S’il est à peine passé huit heures, la journée est déjà bien entamée.